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Les troupes françaises à Liège




 

 

ÉLECTIONS A LA CONVENTION NATIONALE ET AU CONSEIL MUNICIPAL

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

A. Borgnet
Histoire de la révolution Liégeoise de 1789 : 1785 à 1795 d'après les documents inédits
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vol., Liège, 1865, T. II,  pp. 225 et suiv.

   Le 28, après un combat livré non loin du village de Rocour, où le maréchal de Saxe avait, cinquante ans auparavant, remporté une de ses plus éclatantes victoires, ils pénétrèrent dans Liège, que les Autrichiens leur abandonnèrent pour se retirer derrière la Meuse, puis derrière la Roer, où Dumouriez fut forcé de s'arrêter. Encore tout ému des acclamations, des cris de joie que fit entendre la population de cette ville, il écrivit le même jour au président de la Convention : «  Il m'est impossible de peindre l'ivresse de ce brave peuple, et les délicieuses émotions qu'il nous a fait éprouver. » Metternich constatait le même fait, quand il écrivait au comte de Cobenzel que, traversant cette ville quelques jours auparavant pour regagner l'Allemagne, il avait remarqué à son grand regret, que les Français y trouveraient un accueil qui pourrait même surpasser leur attente. » (1)

   Méan , suivi de sa Cour et de tous les hommes qu'une aveugle réaction exposait à des représailles, avait quitté Liège vingt-quatre heures auparavant, et son départ avait été le signal d'une explosion facile à prévoir. Heureusement des précautions avaient été prises dans cette éventualité, et, le 30 novembre, la gazette privilégiée de Lemarié, devenue dans les mains du patriote Desoer la Gazette nationale liégeoise, publiait une proclamation datée de Bouillon le 1er novembre, et dans laquelle Fabry, invitant ses compatriotes à secouer le joug de la tyrannie épiscopale, leur recommandait la modération dans la victoire. Une phrase de ce document permet de supposer son auteur initié aux projets de Dumouriez, qui, dans son allocution aux représentants provisoires de Bruxelles, leur conseillait sagement de former avec les Liégeois une seule et même nation libre sous le nom de Belges. Cette phrase est la suivante : « Que sous la seule protection de la république française, des liens plus heureux, une correspondance fraternelle nous unissent aux peuples qui nous environnent (2). » Les recommandations des chefs patriotes furent écoutées , et aucun excès ne souilla le triomphe de la cause pour laquelle ils avaient souffert les douleurs poignantes de l'exil et toutes les privations qui l'accompagnent. On se porta aux prisons, mais ce fut pour en faire sortir les détenus politiques. Parmi ces victimes de la réaction se trouvait te vénérable Duperron, que les instances du gouvernement autrichien étaient parvenues à soustraire à la mort sans le rendre à la liberté. La plus grande partie des exilés ne tarda pas à rentrer à la suite de ses libérateurs et, le 30 novembre , la Société des amis de la liberté et de l'égalité, dont l'établissement à Liége remontait à 1785, tint sa première séance dans l'église des ci-devant jésuites (3) en présence de Dumouriez et son état-major. Composé de patriotes honorables et justement appréciés, cette société prit hardiment l'initiative pour reconstituer le gouvernement du pays. Soleure , un des correspondants de Fabry , ouvrit la séance, et des commissaires furent aussitôt chargés de faire un rapport sur les moyens d'établir une administration provisoire. Le magistrat de la Cité, formé de partisans du prince, s'était dissous, et la plupart de ceux qui le composaient avaient jugé prudent de se soustraire à l'animadversion de leurs adversaires politiques. Le rapport, rédigé par Brixhe (4), fut lu à la deuxième séance tenue le dimanche 2 décembre, et adopté à l'unanimité : il concluait à remettre l'autorité au Conseil municipal de 1790, mais avec l'obligation de réunir dans les trois jours les sections pour faire choix d'une nouvelle administration communale et de députés à une convention nationale liégeoise. Une adresse fut en même temps votée aux membres de la municipalité restaurée; on leur disait : « Citoyens, un nouveau jour éclaire notre patrie; la liberté et l'égalité triomphent; le despotisme porte les fers qu'il avait forgés pour l'univers. Un tyran nous avait courbés sous le joug d'un prêtre hypocrite et féroce. La religion, protectrice des hommes, servait de prétexte pour nous opprimer. Des emprisonnements arbitraires, des vexations odieuses, une inquisition établie sur toutes les consciences enchaînaient nos opinions, et le citoyen payait de son sang un soupir pour la liberté. Citoyens les tyrans ne sont plus; les Français ont marqué de leur sang les limites qui nous séparent : Liége est libre. Mais tous les pouvoirs ont cessé, et le peuple a besoin de magistrats. Votre énergie dans un temps de révolution, votre courage à résister à l'oppression, vous ont mérité la reconnaissance du peuple; veuillez reprendre les rênes du gouvernement, et travaillez une seconde fois au bonheur de votre patrie. Si vous aimez le peuple, ne tardez pas à céder au vœu des amis de la liberté et à travailler à écarter l'anarchie qui nous menace (5). » Ce même jour, à la soirée, la Société d'Emulation, qui avait été fermée, puis définitivement supprimée par un pouvoir ombrageux, attesta sa résurrection en donnant un splendide concert auquel assista Dumouriez, accompagné d'un nombreux corps d'officiers.

   Le lendemain (3 décembre) eut lieu la réinstallation du Conseil municipal proscrit par les tyrans, et rétabli provisoirement par les vengeurs des droits des peuples. Il adopta la proposition faite au nom de la société populaire de considérer comme abolies les charges aristocratiques, dispendieuses  et inutiles de bourgmestres, et il se donna un président et un secrétaire qui furent Fabry et Bassenge. Mais cela ne suffisait pas : il fallait, en outre, songer à remplacer, par une Assemblée provinciale, les États dont l'existence était devenue impossible, et cette opération réclamait l'établissement d'un système électoral en harmonie avec le nouvel ordre des choses. La société populaire s'occupa également de cet objet, et le comité qu'elle avait chargé d'étudier la question fit lecture de son rapport (4 décembre) dans une séance (6) à laquelle assistèrent Dumouriez et deux commissaires, Camus et Gossuin, que la Convention venait de dépêcher à l'armée. On y communiqua aussi le décret du 19 novembre, qui promettait, au nom de la France, secours et fraternité à tous les peuples qui voudraient devenir libres,, et la proclamation de Dumouriez aux Liégeois : « En entrant sur votre territoire pour en chasser votre tyran, leur disait-il, je vous annonce, au nom de la république française, qu'au peuple seul appartient la souveraineté. Je vous invite à nommer provisoirement des magistrats, pour veiller au maintien de l'ordre public. Les armes de la république française vous aideront à rompre les liens qui vous attachaient à l'Empire germanique. Bannissez de vos foyers les passions, les ressentiments personnels et tous les germes de division; abolissez pour jamais toute distinction contraire aux grands principes de l'égalité; hâtez-vous de jouir du droit que vous avez tous de concourir à la formation de votre gouvernement, en vous réunissant en assemblées primaires, pour procéder à l'élection des membres d'une Convention nationale. Surtout, faites de bons choix, car c'est d'eux que dépendra le sort de votre patrie. » (7)

   Dumouriez développait ici le système politique auquel il resta fidèle, et qui, loyalement pratiqué, aurait assuré l'indépendance de notre pays. A Liège même, où prévalut une opinion différente de celle qui dominait dans la plupart des autres provinces, on s'empressa de suivre son conseil, et les conclusions du rapport furent adoptées le 7 décembre : le peuple, réuni en assemblées primaires, était invité à nommer les membres d'une Convention nationale liégeoise;   tout citoyen .âgé de 18 ans était électeur; pas de cens nécessaire pour exercer ce droit, pas de conditions d'éligibilité pour ceux qu'on allait choisir. La nombre des membres de la Convention était fixé à 120, et la présence de la moitié suffisait pour que l'assemblée se constituât. Liège avait à en nommer vingt;   les cent autres étaient répartis, d'après la population, entre les diverses parties du pays divisé en douze districts; les chefs-lieux étaient Verviers avec 11 députés, Visé avec 7, Tongres avec 8, Stockhem avec 7, Maeseyk avec 7, Hasselt avec 9, St-Trond avec 7, Waremme avec 7, Huy avec 9, Ciney avec 8, Dinant avec 9 et Florenne avec 11. Des missionnaires étaient envoyés dans tous ces districts pour presser la convocation des Assemblées primaires, et l'adresse suivante devait leur servir de passe-port ::  «  Frères et amis, rendus à la liberté par les armes de la république française, nous avons pensé que le moyen le plus sûr de conserver a jamais ce bienfait précieux, était d'appeler promptement le peuple à l'exercice de sa souveraineté; c'est dans une Convention nationale que la volonté de tous, librement exprimée, pourra prévenir l'anarchie, en substituant le règne des lois aux caprices et a l'arbitraire du pou voir tyrannique. La ville de Liège, devenue le berceau de la liberté, devait a ses concitoyens l'exemple de l'accord et la résolution nécessaires pour arriver à ce grand but. Ces missionnaires, dignes de la confiance du peuple, vont vous porter le nouveau témoignage de notre amour et de notre sollicitude pour le bien de tous. Vous les accueillerez, nous n'en doutons pas, avec fraternité; de concert avec eux, vous établirez les bases de votre réunion, et bientôt, représentants du peuple souverain, vous viendrez partager avec vos frères les travaux législatifs qui doivent assurer pour toujours la prospérité de votre patrie. » (8)

   L'élection des représentants de Liège et de sa banlieue à la future Convention eut lieu le 14 décembre, et le dépouillement du scrutin, achevé le lendemain , constata que quatre citoyens seulement, Bassenge, Fabry, Lesoinne et Levoz, avaient obtenu la majorité absolue des suffrages (9). La nomination des seize représentants restants fut remise au 20, et le choix restreint aux soixante-quatre citoyens qui avaient obtenu le plus de suffrages. Cette fois, le nombre des votants, qui n'avait été précédemment que de 4,387, s'éleva à 8,595. Les seize élus furent: Duperron, Gosuin, Hauzeur-Vanderheyden père, Digneffe, avocat; Henkart, Fyon, Dellecreyer, Spiroux, avocat; Hyac. Fabry, Levoz d'Esneux , Jehu, avocat; Paquot, avocat; Cralle, taxateur; Defrance, Chevremont, apothicaire; Loneux, chanoine de St-Barthélemy. On donna la qualité de suppléants aux vingt citoyens qui avaient obtenu le plus de suffrages après les seize élus, et le second parmi eux se trouvait Chestret (10), qui n'avait réuni que 2,161 voix, tandis que le chanoine Loneux, le dernier des seize, en avait obtenu 2,332. En proclamant ce résultat le 25, le Conseil municipal annonça que, le 30, on procéderait à l'élection des trente citoyens qui devaient le remplacer dans l'administration de la capitale. Le relevé de ce nouveau scrutin fut achevé le 8 janvier et constata encore la présence de 7,413 votants. Les élus furent : Gilkinet, prélocuteur; Danthine, avocat; Plumier, avocat; Wéry, ex-conseiller; Balaes, id.; Bassenge cadet, Chestret, ancien bourgmestre; Lyon, avocat; J. L. Prion, prélocuteur; Lonhienne, avocat; Cox, ex-conseiller; Digneffe le Romain, Raikem, médecin; Raikem, avocat; Waleffe, avocat; Detrixhe, avocat; Lassence, ancien bourgmestre; Bouchet, secrétaire; Donceel fils, avocat; Rasquinet, ex-échevin; D. Bury,  Omalius, président; Harzé fils, avocat;  J.J. Toussaint; Frankinet, avocat; C Niquet, négociant; Catoir, prélocuteur; C. Grailct aîné, J. Collette le banni; Laminne , agent. Ils entrèrent en fonctions le lendemain. Les petites villes du pays et les communes rurales suivirent l'exemple de la capitale, et partout des Conseils provisoires, nommés sous l'influence des idées nouvelles, s'emparèrent de l'administration locale. (11)


(1) Chancellerie des Pays-Bas à Vienne, vol. 382.  backtopp.gif (65 octets)

(2) Gazette nationale liégeoise. N° du 30 novembre 1792.   backtopp.gif (65 octets)

(3) La salle académique de l'Université a  été construite sur l'emplacement qu'elle occupait.  backtopp.gif (65 octets)

(4) Il a été imprimé sous le titre : Rapport du Conseil nommé le 30 novembre 1792 par la Société des Amis de la liberté et de l'égalité de la ville de Liège, et forme une brochure de 8 pages in-8°.  backtopp.gif (65 octets)

(5)  La pièce a été imprimée, avec le rapport, dans le supplément au N° du 3 décembre de la Gazette nationale liégeoise. Elle est signée : Henkart, prés.; Waleffe, vice-président; Loneux, Harzé, Levoz d'Esneux, Bassenge cadet, secrétaires.  backtopp.gif (65 octets)

(6)  Tenue dans l'église des Récollets, quartier d'Outremeuse. Les commissaires s'y étaient rendus avec le général Dumouriez, lit-on dans la Gazette nationale liégeoise (n° du 7 décembre), et ils y trouvèrent « un grand nombre de citoyens de ce quartier réunis pour jeter les fondements d'une société patriotique. » En tous cas, le rapport lu alors au nom du comité fut adopté dans la séance plus régulière du 7. backtopp.gif (65 octets)

(7) Gazette nationale liégeoise, n° du 7 décembre.  backtopp.gif (65 octets)

(8) Gazette nationale liégeoise, n° du 12 décembre. backtopp.gif (65 octets)

(9) La majorité absolue était de 2.194. Levoz n'obtint que 6 voix de plus : 2.200, tandis que Fabry en obtint 838 de plus. Néanmoins l'élection de Levoz, au premier tour de scrutin, atteste que beaucoup d'oreilles s'étaient ouvertes à ses récriminations calomnieuses contre Fabry. backtopp.gif (65 octets)

(10) Il envoya sa démission le 10 janvier 1793. backtopp.gif (65 octets)

(11) En quelques endroits la lutte fut vive. Ainsi dans un carton de la bibliothèque de notre université, coté année 1793 et renfermant des documents qui proviennent des archives communales, nous avons trouvé une réclamation du bourgmestre de Jemeppe, portant que, dans la réunion convoquée le 17 février pour élire le Conseil communal, « il s'était ému tant de tumulte et tant de menaces, jusqu'à en venir aux mains, que l'assemblée avait dû se dissoudre sans rien faire. »  backtopp.gif (65 octets)

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22/01/2013