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Jean de Heinsberg


 


 

 

 

 


 

 

 

 

Alphonse Le Roy
Biographie nationale T. VIII, pp. 874 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique
Bruxelles, 1897.

HEINSBERG (Jean DE), LXXXIe évêque de Liège, né en 1397, mourut a Curenge le 18 octobre 1459. Il était fils du comte de Heinsberg, seigneur de Lewenbergen, et de Marguerite de Jeneppe. Jean de Walenrode étant décédé inopinément à Alken le 28 mai 1419, le chapitre de Saint-Lambert jeta les yeux sur le jeune Heinsberg, archidiacre de Hesbaye, et l'élut à l'unanimité, le 16 juin suivant. Le pape Martin V approuva le choix peu de temps après, si bien que la cérémonie de la joyeuse entrée put être fixée au 10 décembre. Elle fut célébrée avec magnificence, et le héros du jour reçut si bon accueil, qu'il voulut prendre part, le lendemain, à la fête publique. Pour la rendre plus éclatante, il fit dresser au Pré-l'Evêque, contre la muraille de son palais, à l'opposite de la cathédrale, une grande figure de Sirène versant du vin en abondance, ce qui naturellement ne refroidit pas l'enthousiasme de la foule. On rapporte que le prince, en observation dans l'appartement qui avait vue sur la place, s'amusait, de l'intérieur, à remplir lui-même le réservoir. C'était un bon gentilhomme, généreux et chevaleresque, aux manières courtoises et avenantes, ayant le goût des fêtes et des carrousels, en revanche aimant le métier de la guerre autant que les plaisirs : ces avantages personnels et ce caractère ne manquent jamais leur effet sur le peuple. On se disait aussi que Heinsberg était fermement décidé à compléter l'œuvre de Walenrode, qui avait rendu à la cité ses privilèges et ses métiers, supprimés par Jean de Bavière, de sinistre mémoire ; bref, l'allégresse n'était pas de commande, et chacun se berçait de riantes espérances.

   Heinsberg ne tarda pas à se mettre en règle sous le rapport spirituel. L'ordre de prêtrise lui fut conféré dès la veille de Noël ; le carême suivant, les suffragants de Cologne, d'Utrecht et de Liège procédèrent à sa consécration épiscopale. Quant au temporel, ce fut seulement le 21 juin 1420 qu'il obtint ses investitures du magistrat de Francfort, d'urgence, en l'absence de l'empereur Sigismond (1).

   Il tint d'abord à répondre à la confiance des Liégeois en rétablissant le tribunal des XXII ; seulement il y ajouta une modération : les journaliers vivant du travail de leurs mains ne pourraient plus être désormais « commis au dit office », et les XXII ne seraient plus choisis par les métiers, mais par les maitres et les jurés. Ces dispositions inattendues indisposèrent le petit peuple ; la dernière déplut aussi à beaucoup de bourgeois, désireux d'avoir voix dans les élections magistrales. Les mécontentements se traduisirent par des querelles et des rixes, qui rendirent indispensables des mesures de police assez sévères.

   Heinsberg fit partie, en 1422, de la croisade de Bohême, entreprise, sur la demande du pape, contre les Hussites, commandés par Jean Ziska. L'expédition n'aboutit pas ; l'empereur dut transiger avec les sectaires, et l'évêque de Liège regagner son diocèse suivi d'une troupe moins nombreuse qu'au départ. II s'y retrouva en présence de la question électorale, qu'il trancha finalement par l'acte du 16 juin 1424, connu sous le nom de Régiment ou de Règlement de Heinsberg ; les lecteurs qui voudront bien recourir à notre article ERNEST DE BAVIERE s'en feront une idée. En deux mots, l'élection directe y était remplacée par une élection à trois degrés, dans laquelle intervenait légalement le prince, le tiers des commissaires-électeurs étant à sa nomination, autant vaut dire à sa dévotion. On murmura sourdement , puis tout haut : la nouvelle constitution communale paraissait inspirée par une tendance oligarchique. Elle reçut toutefois son exécution, et il se fit une accalmie qui dura jusqu'en 1429, date de l'achat du comté de Namur par Philippe de Bourgogne.

   Les Liégeois n'aimaient pas les Bourguignons ; Philippe le savait bien. Les Liégeois imputaient à son père la cruelle défaite qu'ils avaient subie à Othée en 1408 ; sans l'appui de Jean sans Peur, pensaient-ils, le Bavarois n'eût su leur résister. L'acquisition du Namurois les effraya : ils craignirent pour leur commerce : le duc pouvait leur couper les communications avec la haute Meuse. Ils se mirent donc à réparer les forteresses qu'ils possédaient de ce côté ; les Dinantais, notamment, relevèrent la tour de Montorgueil, en face de Bouvignes. Philippe protesta au nom de la sentence de Lille (1408), interdisant la construction de places fortes dans cette partie de la contrée ; on lui répliqua que cette sentence avait été annulée par l'empereur Sigismond. Alors Blondeau, capitaine namurois, tenta un coup de main sur Montorgueil : il fut repoussé avec perte ; mais cette entreprise porta au comble l'irritation des Liégeois. Ils s'adressèrent à leur évêque, en ce moment à Bruges, où Philippe donnait des fêtes à l'occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal. Mis en demeure, Heinsberg, en dépit de ses sympathies pour la maison de Bourgogne, dut se faire l'écho des plaintes de ses sujets. Il ne put rien obtenir ; de guerre lasse, il rentra dans sa capitale et convoqua les Etats. On ouvrit des négociations : Philippe fut intraitable. Démolition de la tour de Montorgueil ; restitution de dix-sept villages qui, selon lui, appartenaient au comté de Namur ; enfin, payement de 1,500 couronnes de France qu'il prétendait lui être dues par les Dinantais, telles furent les exigences dont il ne démordit pas.

   La situation était grave. On apprit que les Bourguignons n'attendaient que le moment d'ouvrir les hostilités. Les Hutois s'emparèrent d'un bateau chargé d'approvisionnements pour le château de Beaufort sur Meuse ; ils se jetèrent sur Beaufort et l'incendièrent. Heinsberg, devenu suspect par ses lenteurs, se vit bien obligé de déclarer la guerre au duc (10 juillet 1430). Les Liégeois ne purent terminer leurs préparatifs qu'au bout de quatre jours ; l'ennemi avait déjà brûlé Fosses et ravagé les villages circonvoisins. En manière de représailles, le château de Golzinnes fut pris et rasé, Poilvache démantelé ; le fer et le feu désolèrent les campagnes namuroises. Bouvignes subit un siège ; mais le prince l'abandonna, après quelques pourparlers avec un parlementaire de Philippe. Ce fut une faute : les Bourguignons, sous la conduite d'Antoine de Croy, reprirent aussitôt l'offensive. Une fois de plus, les populations paisibles, qui n'en pouvaient mais, se virent traquées, ruinées, décimées : les deux armées, au lieu de se rencontrer, s'acharnaient contre les chaumières. Le 30 septembre, enfin, fut votée une trêve de deux ans. Des conférences s'ouvrirent à Malines le l6 octobre ; elles traînèrent en longueur, parce que Philippe se sentait mortifié d'avoir été tenu en échec par un si chétif adversaire. Heinsberg fut si bien entortillé, forcé dans ses retranchements ou séduit, qu'en dernière instance, le 15 décembre 1431, il accepta un traité de paix à des conditions humiliantes. Les députés de Liège se rendraient à Malines pour y faire des excuses : la tour de Montorgueil serait rasée et ne pourrait être reconstruite ; 1.00,000 nobles d'or d'Angleterre seraient payés en deux ans au duc ; les prisonniers, de part et d'autre, seraient relâchés sans rançon, et Philippe aurait à établir, par des actes anciens et authentiques, ses droits sur les villages contestés. Grande fut l'irritation à Liège lorsqu'on y apprit ces nouvelles : l'évêque avait compromis, disait-on, la nationalité liégeoise ; les convoitises bourguignonnes ne s'arrêteraient pas en si beau chemin. Il fallut pourtant s'incliner : on n'était pas en mesure de courir de nouveaux hasards.

   Ainsi le jugèrent du moins les partisans du prince ; mais les mécontents, de jour en jour plus nombreux, saisirent avec empressement l'occasion de s'insurger. Impuissants à modifier la situation extérieure, ils crurent avoir facilement raison et du parti oligarchique, et d'un prince que sa condescendance envers Philippe faisait passer pour un nawe, c'est-à-dire pour un indolent, un homme sans énergie, tout bon soldat qu'il pût être. Ils réclamèrent la suppression du nouveau Régiment et demandèrent que désormais les Etats dirigeassent seuls la politique du pays (2). L'année 1431 fut témoin, à Liège, de collisions sanglantes entre la majorité des corps de métiers et la faction des d'Athin, démagogues hardis et entreprenants (3). Ceux-ci eurent le dessous ; le Régiment, suspendu lors des élections magistrales de l'année suivante, fut remis en vigueur dès 1433, et une sentence échevinale du 2 avril prononça le bannissement à perpétuité des d'Athin et de leurs principaux adhérents. Leurs biens furent confisqués au profit des bons métiers ; défense absolue de leur venir en aide : un bourgeois fut décapité pour avoir communiqué avec un proscrit. Tous les ans, le 6 janvier, jusqu'en 1684, on alluma trois feux de joie sur la place du grand marché, en mémoire de la répression de la sédition des d'Athin.

   Quelques années s'écoulèrent sans événements graves ; mais l'horizon était sombre : on vivait à Liège sous l'empire d'une vague terreur. En présence des accroissements rapides de la puissance bourguignonne, qui cernait de toutes parts les frontières de la principauté, les bonnes villes se souvinrent de leurs anciens traités d'alliance. Le samedi 19 février 1435, leurs députés renouvelèrent le pacte de la solidarité, au vif déplaisir de l'évêque, qui avait renoué ses relations intimes aves la cour de Bourgogne (4). Il y faisait de longs séjours et ne semblait plus se plaire dans sa turbulente capitale. Ici se place un épisode assez piquant. Heinsberg avait promis un voyage en Terre-Sainte. En 1444, il se rendit à Venise, d'où il fit connaître « à l'empereur de Tunis » son intention d'aller plus loin. Sa lettre était signée : duc de Bouillon, qualification qui rappelait le chef de la première croisade et la prise de Jérusalem. On l'avertit charitablement d'avoir à rebrousser chemin, sous peine de s'exposer aux plus grands dangers. Il se dédommagea par un pèlerinage à Notre-Dame de Hal.

   Sur ces entrefaites, il s'était formé dans la principauté un parti français. La France seule, disait-on, pouvait sauver l'indépendance de la patrie liégeoise. Charles VII, il est vrai, avait signé le traité d'Arras ; mais il avait de bons motifs pour se tenir sur ses gardes, et, dans tous les cas, son intérêt lui commandait de ne pas souffrir une agression du duc contre Liège. Le roi semblait l'entendre ainsi ; une convention commerciale le prouva ; d'ailleurs, il est certain que des émissaires français se répandirent à Liège, à Huy, à Dînant et ailleurs, fomentant la haine du Bourguignon. Un incident mit le feu aux poudres. Evrard de la Marck, feudataire de Heinsberg pour Rochefort et Agimont, installa tout d'un coup des garnisons française dans ses châteaux, recruta des soldats d'aventure et s'avisa, lui tout seul, en 1445, de déclarer la guerre au redoutable duc. Celui-ci rit d'abord, puis s'irrita : il enjoignait à Heinsberg de réduire son vassal ; autrement, ajoutait-il, lui-même y aviserait avec son armée. On juge de l'embarras du prince, qui parvint cependant à recueillir une majorité dans les Etats. Sans perdre de temps, les milices liégeoises partirent pour les Ardennes. Le 25 août, les châteaux ayant capitulé, Evrard dut faire amende honorable, à genoux devant Heinsberg, en présence des troupes. Il avait compté sur l'appui de la France, en d'autres termes, sans son hôte. Il perdit tout, ses forteresses et ses terres : il ne lui resta pas un seul ami à Liège ; il en mourut de chagrin.

   Heinsberg s'intéressa de moins en moins aux affaires du pays ; aussi trois complots ourdis coup sur coup contre sa personne le firent réfléchir. Il voyagea le plus possible, ne négligeant aucune occasion d'étaler son faste. Respecta-t-il toujours sa robe? Un chroniqueur n'hésite pas à dire qu'il aimait un peu trop à hanter les demoiselles. Cette coupable inaction, ces habitudes irrégulières, pour ne pas dire plus, achevèrent de l'énerver et de le mettre dans la dépendance de Philippe : elles préparèrent les malheurs de 1a période suivante. Il entrait dans les desseins du Bourguignon de préparer l'avènement au trône de Liège d'un prince de sa maison : son choix se porta sur un sien neveu, Louis de Bourbon. Dans un entretien familier, il obtint de Heinsberg que la première prébende vacante serait réservée à ce jeune homme, qui étudiait à Louvain ; mais l'évêque ne tint pas ou ne put tenir son engagement, ce qui lui valut d'amers reproches. Décontenancé, le prélat, par simple courtoisie peut-être, répondit qu'il réservait à Louis un meilleur bénéfice.  « Lequel ? -- Le mien! » Ce mot inconsidéré ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd.

   L'évêque se repentit de son imprudence : il était trop tard. L'idée lui vint de  négocier secrètement avec Charles VII et de fortifier ses lignes de défense du côté du Brabant. Philippe, qui guettait ses agissements, jugea le moment venu. Il parvint à l'attirer à La Haye, où l'on allait célébrer de grandes fêtes (novembre 1455). Heinsberg fut reçu comme s'il n'eût jamais été question de rien ; mais à l'heure des adieux, le duc changea de ton, revint sur le manque de parole de son hôte et lui fit honte de ses menées clandestine en France et finalement lui tourna le dos. Heinsberg fut conduit au fond du palais, dans une salle tendue de noir, où se tenaient un franciscain portant un flambeau, et l'exécuteur des hautes œuvres, le glaive à la main.  « Révérendissime évêque, dit le moine, d'un ton sinistre, le duc n'admet plus de délai : ou résignez sur l'heure, ou songez à votre conscience » (5). Le malheureux se lia par formule et put alors partir pour Breda, d'où il expédia immédiatement au souverain pontife l'acte juridique de son abdication en faveur de Louis de Bourbon.

   On ne se doutait à Liège de rien de semblable ; mais 1a prolongation de l'absence du prince donnait lieu à toutes sortes de commentaires. Le magistrat lui écrivit pour le prier de revenir, s'il voulait s'épargner du chagrin : il finit par comprendre que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire, ses sujets étant gens peu souples. En arrivant, il apprit que le désordre régnait dans le monastère de Saint-Laurent, dont l'abbé était tombé dans le délire : il cassa quelques fauteurs de troubles et tout rentra dans l'état normal ; ce fut le dernier usage qu'il fit de son autorité.

   Le duc de Bourgogne avait tout fait pour tenir absolument secrète, jusqu'à l'arrivée des bulles de Rome, l'abdication de Jean de Heinsberg ; malgré ses précautions, la nouvelle en parvint à Liège et y causa une terreur panique.  « Nous serons ruinés et malmenés, s'écriait-on de toutes parts ; est-ce que nous allons devenir Bourguignons ? » On voulut tenir de la bouche même du prince la confirmation du fait : il dut tout avouer. Aussitôt le chapitre cathédral s'assembla et fit défense de le reconnaître désormais pour évêque. Vainement il essaya de protester, la cour de Rome n'ayant point encore parlé ; ses protégés furent les premiers à se détourner de lui.

   Ainsi finit un règne commencé sous d'heureux auspices, mais rendu désastreux par l'indifférence du prince, par son goût désordonné pour les plaisirs et enfin par sa pusillanimité. Aussi bien Heinsberg manquait de clairvoyance et de sens politique, et il eut le malheur d'être le contemporain d'un Philippe le Bon ; c'est assez dire. -- On lui fit une pension de 8,000 florins du Rhin ; il en jouit pendant trois ans, puis décéda obscurément à Curenge. Son corps fut transporté et inhumé à Heinsberg.

Alphonse Le Roy.

Jean de Stavelot. -- Zantfliet. -- Adrien du Vieux-Bois. -- Fisen, Bouille, etc. --Villenfagne, -- Polain, F. Henaux, de Gerlache, etc.


(1) Henaux, t. II, p. 7. 

(2) Henaux, t. Il, p. 35. 

(3) Nous renvoyons le lecteur à l'article ATHIN (Wauthier d'). 

(4) Si intimes, qu'il courut des bruits injurieux sur la duchesse. On soupçonna Heinsberg d'être le père du comte de Charolais (Charles le Téméraire). 

(5) Les chroniqueurs bourguignons ne disent mot de cette scène. 

 

22/01/2013