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Louis de Bourbon


 

 

 

 

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Louis de Bourbon (1456-1482)

 

 

 

 

H. Lonchay
Biographie nationale T. XII, pp. 466 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

LOUIS DE BOURBON, prince-évêque de Liège, naquit en 1438, de Charles Ier, duc de Bourbon, dauphin d'Auvergne, duc de Clermont, et d'Agnès de Bourgogne, fille de Jean sans Peur et de Marguerite de Bavière. A l'âge de sept ans, il fut placé à la cour de son oncle Philippe le Bon. Il fit ses études à l'université de Louvain. Dès qu'il eut reçu la tonsure, son oncle lui procura la prévôté de Saint-Donat, à Bruges (1451) ; plus tard, il y ajouta celle de Saint-Pierre, à Lille (1453). Le jeune clerc fit demander, par fondé de pouvoir, le canonicat de Guillaume de Gavre, à Liège. L'évêque Jean de Heinsberg, en ayant déjà disposé, lui promit la première prébende accompagnée d'une dignité qui viendrait à vaquer dans la cathédrale. L'occasion se présenta de lui donner l'archidiaconé de Campine, le plus riche de l'église de Liège. Cédant aux instances de sa sœur, l'abbesse de Thorn, Heinsberg en gratifia le fils du comte de Solms. Bientôt après, le duc de Bourgogne le forçait à résigner l'évêché et priait le pape Calixte III de lui donner comme successeur Louis de Bourbon. C'était au pape, en effet, que revenait, aux termes du concordat de 1448, la nomination à un siège épiscopal devenu vacant par la démission du titulaire. Calixte III hésitait à choisir un prélat étranger à l'Empire, qui n'était pas même du chapitre cathédral, et qui n'avait ni la science ni les vertus nécessaires pour la haute mission qu'on lui réservait. Les instances du puissant duc de Bourgogne, ses promesses d'entreprendre une croisade contre les Turcs, triomphèrent à la fin des scrupules du chef de l'Église, et, le 30 mars 1456, Louis de Bourbon fut nommé prince de Liège. S'il faut croire les chroniqueurs Zantfliet et Jean de Looz, la nomination de Louis de Bourbon fut bien accueillie des Liégeois. Sans doute, notre prince était d'une illustre maison, et, à une autre époque, le peuple eût été fier d'avoir pour chef un prince apparenté aux puissantes familles de France et de Bourgogne. Mais, dans ce moment même, n'était-ce pas un danger pour la principauté que son souverain fût le proche parent de celui qu'on appelait le grand-duc d'Occident? Ne deviendrait-il pas l'instrument complaisant des visées ambitieuses du prince à qui il devait sa fortune? Un jeune homme de dix-huit ans, dont les études n'étaient pas même terminées, aurait-il l'énergie nécessaire pour administrer un État où la guerre civile était permanente, en face d'une bourgeoisie dont les tendances républicaines et l'humeur batailleuse avaient causé tant de soucis à ses prédécesseurs? Il semble que le souverain pontife eût prévu ces difficultés, car, au mois de mars de l'année 1457, il envoya à Liège Jean Millet, évêque de Soissons, qui y resta plusieurs années et eut pour collaborateur Gérard de Heinsberg, comte de Blanckenheim, chargé de l'assister dans le gouvernement de la principauté.

   Bourbon, qui étudiait encore à Louvain quand il apprit sa nomination, et qui était trop jeune pour recevoir la prêtrise jura par l'organe de son délégué, Jean de Lisura, docteur en droit et recteur de l'université, qu'il respecterait les libertés du pays et se ferait ordonner prêtre dès qu'il aurait vingt-cinq ans. Son inauguration eut lieu le 13 juillet. Elle fut magnifique. Le prince était accompagné des évêques de Cambrai et d'Arras, des comtes de Meurs et de Horne, d'un grand nombre de chevaliers du pays de Liège : Anselme de Hamal, le sieur de Trazegnies, Raes de Waroux, Arnould de Corswarem, Eustache de Straile, François des Canges, et suivi d'environ cinq cents cavaliers richement équipés. Le sieur de Hamal portait l'étendard. Le prince lui-même montait un cheval superbe ; il avait à sa droite Jean de Straile, bourgmestre de la cité, et, à sa gauche, Gérard Goswin, autre bourgmestre. Bourbon traita, splendidement les trois états, puis il visita les bonnes villes de la principauté et partout sa réception fut suivie de réjouissances populaires. Mais, dit de Gerlache, le charme ne dura guère. Bourbon était léger, dissipé, ennemi du travail : il témoignait peu de considération à la noblesse liégeoise et dédaignait les libertés publiques. Malheur à celui qui osait blâmer sa conduite ! Un jeune homme de Waremme, dans un état complet d'ivresse, s'étant permis quelques propos injurieux au chef de l'Etat, fut condamné comme séditieux, poignardé par le bourreau et mis en quartiers à la vue du public, tandis qu'il respirait encore. Ce despotisme révolta les Liégeois, et bientôt le prince se vit bravé par son peuple. Il soumit à la cour des échevins dix-huit points de droit, afin de fixer la compétence politique et administrative des bourgmestres et du conseil de la cité qui empiétaient continuellement sur ses attributions. Le conseil, à son tour, demanda un record, c'est-à-dire une déclaration de droit, sur ses franchises et libertés. La haute cour donna raison presque toujours au prince. Les bourgmestres, les conseillers et les métiers mécontents décidèrent que dorénavant ceux qui seraient élus bourgmestres jureraient de ne jamais accepter une fonction du prince. L'évêque répondit en retirant au grand maïeur la verge, symbole de son autorité. Dès lors, plus de justice, puisque la cour des échevins ne pouvait la rendre qu'à la semonce du maïeur. Ces violences et ces représailles envenimèrent le différend. Après de longs pourparlers, fréquemment interrompus par suite de l'entêtement des deux partis, une trêve fut conclue dans la cour des Mineurs, le 17 septembre 1460, mais les esprits n'étaient pas apaisés.

   Bourbon, en effet, n'était rien moins que populaire. Il avait renvoyé la plupart des conseillers de son prédécesseur, ce qui lui créa des ennemis au sein de la haute bourgeoisie, et il se laissait dominer par des ministres tout dévoués à la maison de Bourgogne. Il avait altéré le titre de la monnaie et avait exigé des monastères, comme des villes, d'énormes subsides, ce qui lui valut le surnom de premier mendiant du pays ou d'évêque mendiant. Dans le peuple, on murmurait ; on se rappelait le grand oncle du prince, ce Jean sans Pitié, de triste mémoire ; le vieil esprit révolutionnaire que la prudence de Heinsberg n'avait pu qu'assoupir, se réveilla bientôt. Les procureurs des cours spirituelles du diocèse, l'officialité et les cours des archidiaconats, se signalaient par leur rigueur. Quelques bourgeois, jeunes gens pour la plupart, qui avaient été victimes de leur rapacité, se soulevèrent et prirent pour signe de ralliement, qu'ils portèrent sur leurs chapeaux et sur leurs manches ainsi que sur leurs bannières, un homme sauvage avec une massue à la main droite. On les appela knuppelslaegers ou fustigeants. Ils commirent de graves excès, pillant même les maisons des officiers de justice et des églises. Bientôt ils entraînèrent dans la révolte dix villes flamandes, qui se confédérèrent entre elles et firent alliance avec Raes de Rivière, fils de Charles de Rivière, seigneur de Heers, fougueux tribun, que nous retrouverons souvent à la tête des adversaires de la maison de Bourgogne. La cour des échevins, les bourgmestres et les conseillers de la cité, intervinrent dans le débat et condamnèrent même vingt-deux procureurs à de fortes amendes. Bourbon confirma l'arrêt, puis il le cassa, jetant l'interdit sur la cité et les villes flamandes, le 29 octobre 1461. Ce châtiment sévère fut levé par l'official de Cologne, et la cité s'enhardit dans son opposition. Bientôt toutes les autorités laïques et ecclésiastiques se mêlèrent du conflit et l'aggravèrent par leurs prétentions respectives. On crut un moment que le congrès réuni à Maestricht, sur les instances du chapitre cathédral, accommoderait le différend ; le prince fit mine d'accepter la paix des mineurs ; mais quand il apprit que le pape avait confirmé l'interdit, il révoqua ses concessions et exigea impérieusement le retour de quelques bourgeois que la cité avait bannis pour infraction à ses privilèges.

   La principauté était de nouveau déchirée par la guerre civile, et chose plus grave, l'étranger allait intervenir dans ses affaires. Louis XI succédait alors à son père Charles VII. Louis de Bourbon se rendit avec Philippe le Bon à Paris, pour escorter le nouveau roi. Louis XI fut assez adroit pour amener les Liégeois à solliciter sa protection. Sur le conseil du prince et du chapitre, les nobles et le magistrat envoyèrent une députation à Paris. Le roi leur reprocha d'avoir pris le parti de son père contre lui, voulant par là les effrayer et les forcer à se ranger sous sa bannière. Il arriva à ses fins : les nobles et les bourgmestres demandèrent au roi de prendre le pays sous sa protection. L'astucieux monarque agréa leur désir, afin de pouvoir un  jour se mêler de leurs affaires, et le prince, qui n'avait vu dans l'envoi de cette ambassade qu'une démarche de courtoisie, fut joué. Il s'en aperçut bientôt. A peine avait-il frappé la cité d'interdit qu'elle recourut à la France. Un ambassadeur français accourut à Liège, sans réussir toutefois à rétablir la paix. Le légat du Saint-Siège n'eut pas plus de succès. L'interdit ne fut levé que lorsque la libre juridiction du prince eut été officiellement reconnue par les bourgeois. Mais le parti de l'opposition ne déposa pas les armes. On reprochait à Bourbon de tarder à recevoir la prêtrise. Bourbon prétendait qu'il n'avait pas encore vingt-cinq ans, et que le pape lui avait permis de différer la réception des ordres sacrés jusqu'à l'âge de trente ans. La cité et les villes flamandes du comté de Looz lui étaient particulièrement hostiles. Par contre, l'état primaire et l'état noble étaient pour lui. Le chef de l'opposition était Raes de Heers. Le 25 juillet 1463, il avait été élu bourgmestre avec Jean Heilman. Il fit conclure un traité d'alliance entre Robert de Bavière, Electeur de Cologne, son frère, le comte palatin, et le duc de Berg, d'un côté, la cité et lesdites villes flamandes, de l'autre. En même temps, le légat du pape, Pierre Ferri, examinait les points litigieux dont la décision avait été soumise au souverain pontife. Il jugea que les villes rebelles avaient usurpé sur les prérogatives du prince et il rétablit l'interdit en excommuniant les magistrats de la cité, les chefs de métiers, huit échevins et quelques autres bourgeois. Cette décision ralluma la guerre. On ne garda plus de ménagements envers les agents du prince. Bourbon n'était jamais à Liège ; ses résidences habituelles étaient Huy, Maestricht ou Curange. Est-il étonnant que le peuple liégeois, énervé par ces querelles sans cesse renaissantes, dont l'entêtement du prince était la principale cause, ait dépassé les limites d'une opposition légale? On parla d'élire un mambour. Raes de Heers proposa Marc de Bade, frère de Charles, marquis de Bade, de Jacques de Bade, archevêque de Trèves et de Georges de Bade, évêque de Metz. Le mambour fit son entrée le 22 août 1465 ; introduit dans l'église de Saint-Lambert par les chefs de la cité, il prêta serment de fidélité aux lois du pays et promit de se faire ordonner prêtre dès que sa nomination aurait été confirmée par le pape ; le chapitre fut obligé de se prononcer pour lui et même de le recommander à Rome. Baré Surlet fut nommé grand maïeur. Louis de Bourbon s'était retiré à Huy.

   En ce moment, le duc de Bourgogne répondait à l'appel des seigneurs français révoltés contre Louis XI, et commençait la guerre dite du Bien public, prélude de cette longue lutte qui devait être si funeste à la petite principauté. Le 17 juin 1465, les Liégeois s'allièrent à la France. On convint de s'aider contre le duc de Bourgogne, et le roi promit d'appuyer la candidature de Marc de Bade auprès du Saint-Siège. Le mambour administrait la principauté comme s'il eût été le souverain légitime et percevait les revenus de la mense épiscopale. Il chassa les partisans de Bourbon des autres villes du pays, et le prince se vit même obligé de sortir de Huy. Il se retira à Bruxelles et Philippe le Bon lui promit du secours. Par un acte du 12 août 1465, il transféra le chapitre cathédral et les antres chapitres à Louvain ; le pape, de son côté, avait condamné les usurpations de Marc de Bade et engagé les Liégeois à rester fidèles à leur souverain légitime. Le duc de Bourgogne, enfin, par son édit du 31 juillet 1465, ordonna à ceux de ses sujets qui étaient du diocèse de Liège de reconnaitre Louis de Bourbon pour leur évêque légitime, de s'adresser à lui seul pour les affaires religieuses et de lui payer les droits ordinaires de chancellerie. Ces menaces n'effrayèrent pas les Liégeois, qui comptaient sur le roi de France. N'avait-on pas répandu le bruit que le comte Charolais avait été battu à Montléry ? Baré Surlet occupa le château de Fallais, qui appartenait à Charles et qui fut donné par la cité à Raes de Heers. On alla plus loin. Le 30 août, la guerre fut déclarée officiellement au duc de Bourgogne lui-même. Sous la conduite de Raes de Heers et de Baré Surlet, les Liégeois envahirent le duché de Limbourg. Ils pillèrent la ville de Herve, assiégèrent Fauquemont et commirent de tels excès que leurs alliés allemands les abandonnèrent ; bientôt après, les deux frères de Bade, qui s'apercevaient qu'ils étaient moins les maîtres d'une principauté que les instruments du parti révolutionnaire, retournèrent en Allemagne. Cependant le duc de Bourgogne faisait dévaster la Hesbaye. Le 19 octobre, ses troupes infligèrent aux Liégeois une sanglante défaite dans les plaines de Montenaeken. Les comtes de Meurs et de Horne et quelques notables bourgeois coururent à Bruxelles et obtinrent du souverain irrité un traité qui est connu dans notre histoire sous le nom de paix de Saint-Trond (22 décembre 1465), traité onéreux qui faisait du territoire liégeois un fief des vastes possessions bourguignonnes. Les Liégeois reconnaissaient le duc de Bourgogne comme gardien et avoué de la principauté, Louis de Bourbon comme leur prince légitime, et s'engageaient à leur faire à tous deux amende honorable pour les excès passés. Ce traité fut approuvé par la bourgeoisie malgré l'opposition des chefs populaires, Raes de Heers, Baré Surlet, et le fameux Jean de Wilde (1) que les Tongrois avaient choisi pour leur capitaine. Le 28, à Huy, le clergé qui avait combattu Bourbon, se réconcilia avec lui, promit d'observer ses interdits et demanda pardon d'avoir postulé Marc de Bade pour évêque, quoiqu'il eût agi, prétendait-il, sous l'empire de la crainte. Le pape Paul II, qui avait été choisi comme arbitre par les deux partis, rendit sa décision, le 23 décembre, par la bulle célèbre connue dans l'histoire liégeoise sous lé nom de Pauline. Elle reconnaît Louis de Bourbon comme évêque et souverain légitime, réprouve les attentats commis contre sa double autorité et condamne les villes coupables à une amende de 50,000 florins d'or qui serviront à faire la guerre aux Turcs ; toutefois, quoi qu'en aient dit certains écrivains, elle ne déroge ni à la constitution du pays, ni à ses lois, ni aux droits légitimes d'un chacun. Marc de Bade ne revint plus à Liège. Toutes les villes liégeoises se réconcilièrent avec le duc de Bourgogne, sauf Dinant, qui avait encouru sa colère et qui, serrée de près par les troupes brabançonnes, fut complètement détruite à la fin du mois d'août de l'année suivante. Les révolutionnaires liégeois, qui avaient accédé malgré eux au traité de Saint-Trond, avaient voulu secourir Dinant. Ils s'y prirent trop tard. Force leur fut de solliciter la clémence du vainqueur. Le traité d'Oleye, du 10 septembre 1466, confirma, en l'aggravant, le traité de Saint-Trond. Guy de Brimeu, seigneur d'Humbercourt, fut nommé avoué de la cité.

   Ni la sentence arbitrale du souverain pontife ni l'intervention des Bourguignons n'avaient amené un rapprochement entre Bourbon et ses sujets. Toujours éloigné de sa capitale, le prince ne levait pas l'interdit qui la frappait ; la cité, de son côté, réclamait le bannissement de quelques-uns des conseillers de Bourbon auxquels elle imputait les malheurs des dernières années. Les conférences ouvertes à Huy n'eurent pas de résultat. On ne fit de part et d'autre aucune concession. Bourbon réclamait pour les siens une amnistie complète ; les Liégeois, qu'encourageait Louis XI et qu'excitaient de fougueux démagogues, refusaient de déposer les armes. L'esprit de sédition avait gagné tout le monde, même les enfants. Des jeunes gens de douze à vingt ans, poussés par des mains inconnues, portant des bannières aux armes de Bade, parcoururent les villes et les campagnes en criant : Vive Bade! Mort aux Bourboniens! S'arrêtant devant les maisons de ceux qu'on supposait du parti de l'évêque, ils les insultaient et brisaient leurs carreaux. Ils en voulaient surtout aux chanoines et aux membres du clergé ; ils forçaient leurs maisons et les pillaient. On en vint même à persécuter les partisans de la paix. Plus d'un paisible bourgeois fut maltraité pour avoir souhaité la fin de cette guerre civile ou montré des sympathies pour la cause du prince. En même temps, des brigands, dits couleuvriniers, à cause de leurs armes, ou compagnons de la tente verte, à cause de la couleur de leur costume, ravageaient les campagnes, principalement de la Hesbaye et du comté de Looz. Ces dissensions civiles, la guerre avec la Bourgogne, les déprédations et les crimes des couleuvriniers menaçaient la principauté d'une subversion totale.

   C'est alors que le duc de Bourgogne et le comte de Charolais prièrent le souverain pontife de confirmer les paix de Saint-Trond et d'Oleye, et d'envoyer un légat à Liège pour y rétablir la concorde entre le prince et ses sujets. Paul II, qui avait à sauvegarder les droits de l'Église de Liège, compromis par quelques articles des traités précédents, chargea de cette mission délicate Onufrius de Sainte-Croix, évêque de Tricaria, dans la Basilicate, le 28 août 1467. S'il en faut en croire ce diplomate, dont la relation a été publiée naguère (2), le duc aurait compté sur sa venue pour faire consentir Bourbon à la levée de l'interdit et au bannissement prononcé par les Liégeois contre ses conseillers. Lui-même ne partit que l'année suivante, quand le pape l'eut prié de se rendre immédiatement à son poste. De nouveaux troubles avaient éclaté dans la vallée de la Meuse, et il importait de les arrêter, si l'on voulait sauver l'indépendance de la principauté. La ville de Huy, résidence favorite de Bourbon, dans la nuit du 16 au 17 septembre 1467, tomba aux mains d'une troupe de Liégeois commandés par Raes de Heers et le fameux Guillaume de la Marck, le Sanglier des Ardennes. Bourbon chercha un refuge auprès de Charles le Téméraire qui avait succédé à son père comme duc de Bourgogne, et il ne se fit pas faute de l'exciter contre les Liégeois. Le duc se mit en campagne et remporta, le 28 octobre, à Brusthem, près de Saint-Trond, une victoire décisive. Il dirigea ensuite ses troupes sur la capitale de la principauté et vint asseoir son camp près de l'abbaye de Saint-Laurent. Plusieurs milliers de bourgeois quittèrent la ville, le 17 novembre, entraînés par Raes de Heers. Le même jour, Charles de Bourgogne accompagné de Louis de Bourbon, entra dans la cité. Le lendemain, il publiait une cruelle sentence par laquelle il dépouillait les Liégeois de tous leurs droits politiques, ordonnait la démolition de leurs remparts et bannissait à perpétuité ceux qui avaient quitté la ville. Quoique ce traité contînt quelques clauses attentatoires aux droits de l'Église de Liège, Louis de Bourbon et le chapitre durent y adhérer sans réserve ; aussi protestèrent-ils en secret par-devant notaire contre la violence dont ils étaient l'objet.

   Le pape donna, le 11 février 1468, de nouvelles instructions à son légat, lui conféra des pleins pouvoirs pour négocier la paix entre l'évêque et les villes, et pour lever l'interdit ; il lui recommanda surtout d'exhorter le duc à ne pas souiller l'éclat de la maison de Bourgogne par des attentats contre l'Église ; il l'autorisa, enfin, à ratifier, avec le consentement des partis, tous les traités antérieurs, à l'exclusion toutefois des clauses contraires à la souveraineté, au domaine, à la juridiction et à la liberté de l'Église. Onufrius quitta Rome, le 27 février, et arriva à Liège le 27 avril. Le lendemain, Bourbon lui rendit visite ainsi que plusieurs autres personnes déléguées par le clergé et la bourgeoisie. Le légat les accueillit avec bienveillance et prit des arrangements pour la levée de l'interdit. Le samedi 30, vers midi, il s'avança jusqu'au pont d'Amercœur, où le clergé de toutes les églises de la cité s'était rendu processionnellement. Arrivé sous la porte de la ville, il leva provisoirement l'interdit et fut reconduit par Bourbon à la cathédrale Saint-Lambert qu'il réconcilia. Le ler mai, il assista à la première messe de l'évêque, qui lui demanda à genoux sa bénédiction. Le 8 mai, à deux heures de l'après-midi, l'interdit était définitivement levé. Il restait à obtenir du duc Charles la révocation de la terrible sentence du 18 novembre 1467. Le légat se rendit à Bruges et, le 3 juillet 1468, il assista aux noces du duc avec Marguerite d'York. Le duc, qui lui avait rendu des honneurs particuliers, l'écouta avec bonté, et comme il était absorbé par des négociations difficiles avec Louis XI, qu'il devait se rendre en Hollande pour s'y faire inaugurer, il remit sa réponse à une entrevue suivante ; il engagea Onufrius, en attendant, à retourner à Liège et promit d'effacer toute trace de désaccord entre les Liégeois et leur évêque. Il partit ensuite pour La Haye et donna rendez-vous au légat à Bruxelles. De nouvelles conférences s'ouvrirent dans cette ville et le duc y manda Louis de Bourbon. Comme l'évêque faisait des réserves sur les traités antérieurs, le duc lui reprocha avec colère de vouloir modifier ce qu'il avait approuvé à Liège et de se montrer ingrat envers son bienfaiteur. Il consentit néanmoins à ce que le légat retournât à Liège avec l'évêque pour consulter les trois états. Onufrius et Bourbon rentrèrent dans la cité le 22 août. Le premier se mit en rapport avec le chapitre et prépara un projet de transaction. Le second se rendit à Maestricht pour conférer avec quelques nobles sur les affaires du pays. Il descendit la Meuse sur une barque pavoisée, au son des instruments de musique, au bruit des fusées. Malheureusement Bourbon resta trop longtemps absent. Humbercourt guerroyait en ce moment en France, avec son maître, et la ville de Liège n'était plus à l'abri d'un coup de main. Cette négligence fut mise à profit par les proscrits. Ces malheureux, que la terrible sentence du 18 novembre précédent avait condamnés au bannissement perpétuel, s'étaient retirés en France. Instigués par Louis XI et désireux de revoir leur patrie, dont la perte leur semblait le plus dur des châtiments, ils repassèrent la frontière au nombre d'environ deux cent quarante, sous la conduite de deux capitaines énergiques, Jean de Wilde et Vincent de Buren. Le 9 septembre, ils rentraient à Liège en poussant le cri de : vivent la France et les francs Liégeois! et leurs chefs s'installaient dans le palais épiscopal.

   Le retour des proscrits fut le signal de nouvelles violences contre les partisans de Bourbon. Les conseillers du prince, d'autre part, proposaient de réduire la cité par la force des armes. Une nouvelle guerre civile commençait et elle allait avoir pour les imprudents Liégeois de terribles conséquences. Le légat qui était resté à Liège, ne perdit néanmoins pas courage. Il prêcha la soumission au prince évêque, le souverain légitime. Les rebelles, par l'organe d'Amel de Velroux, qui s'était rallié à eux, lui répondirent en proposant d'envoyer vingt délégués à Maestricht, auprès du prince, pour tenter un accommodement. Ils demandaient avant tout le retour de Bourbon, la levée du décret de bannissement qui les vouait à une misère pire que la mort, moyennant quoi ils se rangeraient à la décision du souverain pontife. Malheureusement pour les démagogues, c'était moins Bourbon que Charles le Téméraire qui les avait frappés. En leur rendant leurs droits civils et politiques, on exposait la cité et le pays lui-même au ressentiment de l'implacable Bourguignon. Aussi Bourbon insista-t-il pour que les bannis se retirassent provisoirement à Aix ou à Reckheim. Loin de l'écouter, les révolutionnaires réclamèrent le renvoi des conseillers du prince les plus impopulaires, ceux-là mêmes qu'ils avaient jadis chassés de la ville, et un adoucissement aux clauses les plus onéreuses du dernier traité. Le légat eut beau se rendre à Maestricht avec les députés de la cité, il n'obtint aucune concession. Deux autres entrevues à Milmort et à Liers furent aussi infructueuses. Bourbon s'entêtait, voulait une soumission complète, absolue. Ses troupes donnèrent même l'assaut à la cité, et Onufrius rompit les conférences après avoir fait de vifs reproches l'irascible prélat. Bourbon permit, enfin, aux bourgeois de garder leurs armes, et cette concession suffit au peuple qui promit de se porter à la rencontre de sort chef. L'évêque va rentrer à Liège, une dernière entrevue est fixée pour le 26 septembre à l'abbaye de Vivegnis. La paix, semble-t-il, est définitivement conclue. Mais Bourbon ne se rend pas à Vivegnis. Charles lui avait signifié qu'il soumettrait les Liégeois, et que lui, Bourbon, par conséquent, n'avait pas à s'occuper de la paix. Bourbon se laissa intimider par les menaces de son cousin. Aussi le légat qui le revit à Millen, près de Tongres, lui reprocha-t-il vivement sa conduite, lui représentant qu'un bon pasteur n'abandonne point son troupeau ; que son retour à Liège serait le signal de la paix ; qu'après tout, lui, le souverain légitime du diocèse, il devait obéissance au pape, son supérieur spirituel, plutôt qu'au duc de Bourgogne dont il n'était ni le vassal, ni le sujet. Prompt à passer d'une résolution à l'autre, Bourbon se rendit aux exhortations du prélat et annonça son retour dans la capitale. Onufrius l'attendait sur les degrés de la cathédrale, quand, à la surprise générale, Bourbon lui fit savoir qu'il devait différer sa rentrée, jusqu'au dimanche suivant. Le légat lui signifia qu'il eût à revenir sans tarder s'il voulait sauver son pays. Bourbon répliqua qu'il devait avant tout conférer avec lui. Le légat, que les hésitations du prince faisaient accuser de connivence, lui donna rendez-vous à Tongres. Là, Bourbon exposa qu'il était lié par un ordre formel du duc, déclarant qu'il serait traité en ennemi s'il rentrait à Liège. Le légat lui opposa en vain que son devoir l'appelait au milieu de ses sujets. Bourbon était sous l'empire de la crainte que lui inspirait le duc Charles et il refusa de sortir de Tongres. Le légat resta avec lui jusqu'au retour de Humbercourt, qui commandait l'avant-garde bourguignonne, et arriva le 8 octobre. Le lieutenant de Charles informa le légat, qui intercédait en faveur des Liégeois, des projets de son maître et permit à la cité d'envoyer des députés pour demander pardon à l'évêque. Mais les sauf-conduits furent rédigés trop tard, et les Liégeois, de leur côté, avaient résolu d'enlever le prince de vive force pour le ramener dans la cité et le soustraire ainsi à l'influence de ses conseillers bourguignons. Leur tentative eut un plein succès. Le dimanche 10 octobre, au soir, Jean de Wilde, Goswin de Strail, Jean de Lobos, suivis de deux cents cavaliers et de quelques milliers de piétons, sortirent de Liège et prirent la route de Tongres. Arrivés dans cette ville à la faveur de la nuit, ils cernèrent les maisons du légat, du prince et de Humbercourt lui-même. L'évêque avait plus de deux mille hommes, mais, avec sa légèreté habituelle, il n'avait pas voulu laisser la garde des portes à Humbercourt. Quelques chanoines et quelques gentilshommes périrent dans la mêlée. Louis s'enfuit chez le légat par un trou pratiqué dans le mur mitoyen ; il y passa le reste de la nuit. Humbercourt fut arrêté et se rendit à Jean de Wilde. Le lendemain, le légat parlementa avec les assaillants. On convint que le prince retournerait dans la capitale.

   La nouvelle de la prise de Tongres transporta les esprits à Liège. On se porta en foule à la rencontre du prince, qui rentra dans la cité, le dimanche 9 octobre (3), vers une heure de l'après-midi, au bruit des cloches et des instruments de musique, témoignages de la joie d'un peuple qui retrouvait enfin sou chef. La femme du seigneur de Heers, une vraie Liégeoise, qui partageait les sentiments patriotiques de son mari, souhaita la bienvenue au prince de sa fenêtre. Le surlendemain, le peuple fut réuni au palais, et Bourbon, qui venait de nommer Jean de Wilde grand maïeur, proposa une amnistie générale en engageant ses sujets à respecter les Etats et les droits du duc Charles. Tous les bourgeois déposèrent immédiatement la cocarde française en signe de réconciliation avec leur prince. On rendit à Bourbon tous les chevaux de sa maison, qui avaient été pris à Tongres, et deux bourgeois, qui avaient protesté contre cette restitution, furent arrêtés par ordre de Jean de Wilde lui-même. L'un d'eux fut pendu, l'autre exilé. Mais, si l'on respectait le prince, on était impitoyable pour ses conseillers. Le chanoine Robert de Morialmé, un des blessés de Tongres, à qui l'on attribuait les mesures les plus impopulaires des dernières années, fut arraché de sa litière quand il rentra en ville, et écharpé. Si Bourbon était satisfait, Charles le Téméraire ne l'était pas. Le 12 octobre, Humbercourt avertit le légat qu'il fallait exécuter à la lettre les traités imposés par le duc. A ce compte, les proscrits auraient dû reprendre le chemin de l'exil. Charles était inexorable. Il négociait à Péronne avec Louis XI le rétablissement de la paix entre ses Etats et la France, quand il apprit l'arrivée à Liège de nouveaux envoyés français et les démarches tentées par son rival pour soulever une dernière fois les populations belliqueuses de la vallée de la Meuse. Cette perfidie et la nouvelle des outrages faits à ses soldats lors de la prise de Tongres achevèrent de l'irriter. Il retint le roi prisonnier et l'obligea à l'accompagner dans son expédition contre les Liégeois. Thibaud de Neuchatel, maréchal de Bourgogne, arriva à Tongres le 15, y mit tout à feu et à sang, et dévasta les environs. Il rejeta une supplique des Liégeois, que le légat lui avait adressée, et blâma même son fils, qui s'était rendu à Liège, avec Pierre de Hagenbach, pour s'enquérir de l'état des esprits et dicter les conditions d'un accommodement. Dans ce moment de détresse, les Liégeois se tournèrent vers le légat. On le supplia de se rendre auprès du duc et de solliciter leur pardon. Le duc, que ces allées et venues contrariaient, avertit Onufrius d'être sur ses gardes, comme si ses officiers lui voulaient du mal depuis la défaite de Tongres.

   Cependant les Bourguignons pillaient la Hesbaye. Une armée liégeoise, sous la conduite de Jean de Wilde, tenta de les chasser ; le 22 octobre, elle fut taillée en pièces à Lantin. La nouvelle de cette défaite jeta la consternation dans la cité. Le prince, le légat, le bourgmestre Amel de Velroux et quelques bourgeois se décidèrent, le lendemain, à se rendre auprès du duc ; Jean de Wilde, qui les avait défendus contre une minorité intransigeante, les accompagna jusqu'à Lantin. A Othée, ils furent arrêtés, et le légat resta quelque temps le prisonnier de Jean de Châlons, sire d Arcueil, le propre beau-frère de Bourbon. L'évêque fut conduit au château de Fooz. Dans une conférence tenue à Bierset, où assistaient le légat, le maréchal de Bourgogne, Humbercourt, Hagenbach et d'autres officiers bourguignons, Bourbon prit la défense de ses sujets, qui maintenant, disait-il, étaient prêts à suivre ses ordres et les conseils du légat. Le maréchal de Bourgogne savait que son maître était décidé à infliger aux Liégeois un châtiment exemplaire. Il exigea une soumission pure et simple, c'est-à-dire le départ de tous les bannis, sinon la cité serait pillée et brûlée. Le lendemain, les Liégeois répondirent que le maréchal pouvait se rendre dans leur ville avec quatre cents cavaliers et quatre cents piétons pour négocier la paix, et ils manifestèrent derechef le désir de revoir au milieu d'eux le légat et le prince. Charles le Téméraire venait d'arriver à Momalle ; il s'excusa de ne pouvoir recevoir le légat, à qui, toutefois, il fit rendre la liberté. Onufrius, qui ne voulait pas assister à la destruction de Liège, destruction qu'il savait arrêtée dans l'esprit du duc, prit le chemin de Maestricht, où il arriva épuisé de fatigue.

   Le 26 octobre, l'avant-garde bourguignonne, où se trouvaient Humbercourt et Bourbon, se dirigea sur Liège. Elle campa entre la porte de Saint-Léonard et le village de Herstal. Une sortie de Jean de Wilde avec quelques centaines de Rivageois et de Franchimontois par les portes de Vivegnis et de Saint-Léonard échoua, et l'héroïque chef, blessé grièvement, tomba épuisé aux pieds des remparts. Il mourut deux jours après. Charles arriva au camp de Sainte-Walburge avec le roi de France, le jeudi 27. Les autorités liégeoises prièrent le clergé de recourir à la médiation de l'évêque, qui était resté au quartier général bourguignon. Louis de Bourbon négocia pendant deux jours, espérant épargner à sa capitale les rigueurs d'une exécution militaire. Mais la condition sine qua non d'un accommodement, le départ des bannis, rencontrait la même résistance au sein de la population. Charles, pourtant, était indécis. Pendant trois jours, il s'abstint de donner le signal de l'attaque. Ou sait comment, dans la nuit du samedi 29 octobre, trois à quatre cents Franchimontois, conduits par Vincent de Buren et Goswin de Strail tentèrent, en escaladant les hauteurs de Sainte-Walburge, de pénétrer jusqu'au propre logis du duc. Ils furent reconnus et presque tous tués. Cette héroïque folie exaspéra Charles le Téméraire. Le lendemain, un dimanche, il donna le signal de l'attaque, et l'armée bourguignonne se précipita dans les rues désertes, pillant les maisons, passant les habitants au fil de l'épée, renouvelant les horreurs de la prise de Dinant, comme on peut le voir dans le récit si dramatique que Philippe de Commines, témoin oculaire, nous a laissé. Les chefs de l'opposition, sachant qu'ils n'avaient aucune miséricorde à attendre des Bourguignons, partirent avec quelques centaines de cavaliers et plusieurs milliers de piétons par le pont des Arches et le faubourg d'Amercœur pour se cacher dans les Ardennes et le Condroz. Le 3 novembre, le feu fut mis à la ville. L'incendie dura six à sept semaines. Les rivages des deux rives de la Meuse, le marquisat de Franchirnont furent horriblement dévastés. Le bourgmestre Amel de Velronx fut décapité à Maestricht, le 11 novembre ; son collègue Gilles de Lens, jeté du haut du pont des Arches dans la Meuse.

   Le duc de Bourgogne traita désormais la principauté en pays conquis, exigeant d'incessantes contributions, renvoyant les fauteurs des derniers troubles dont il put s'emparer devant des tribunaux extraordinaires. Par une convention du ler juillet 1469, il se fit céder tout un quartier de Liège et le droit de percevoir, pendant trente ans, le 30e denier sur les marchandises qui passeraient par le pont des Arches. Bourbon dut souscrire ces traités humiliants, qui faisaient de lui un vassal de l'implacable Bourguignon. Après avoir résidé quelque temps à Maestricht et à Huy, il retourna à Liège, le 3 janvier 1470. Il ne resta que deux jours dans cette ville en ruines, dont il dut parcourir les rues à pied. Il introduisit quelques réformes dans l'administration de la justice au comté de Looz, et convoqua souvent les trois états pour obtenir de quoi payer les contributions exigées par Charles le Téméraire. En 1473, nous le voyons à l'entrevue de Trèves, où le duc devait recevoir le titre de roi de Bourgogne, et où lui-même fut investi solennellement, par l'empereur Frédéric III, de la principauté de Liège. Deux ans plus tard, nous le trouvons au siège de Neuss, où Charles l'avait convoqué avec ses vassaux.

   Après la mort du puissant duc de Bourgogne, Bourbon, comme parent de la jeune duchesse Marie, se rendit à Gand, dans l'espoir d'affranchir son pays de la tyrannie étrangère. Il y réussit. Le 19 mars 1477, Marie de Bourgogne renonça à tous les droits et à toutes les actions que les traités de paix imposés par son père lui donnaient sur le pays de Liège, et fit rendre au prince les originaux mêmes de ces traités. Quand Bourbon rentra à Liège, le 10 avril, il fut reçu aux acclamations enthousiastes du peuple. Cette fois, la. réconciliation était sincère. La Pauline fut acceptée, et l'évêque renouvela son serment de fidélité aux lois du pays, en même temps que les Liégeois promettaient de le servir en loyaux sujets. Les élections consulaires de cette année et des années suivantes ne donnèrent lieu à aucune difficulté. Le conseil communal et les métiers, qui venaient d'être rétablis, votèrent par reconnaissance un subside au prince. Enfin, les émigrés eux-mêmes obtinrent de rentrer dans leur patrie, à condition de donner satisfaction à Bourbon. L'intervention de leurs parents et de leurs amis leur fit accepter cette clause qu'ils avaient toujours repoussée avec énergie. Raes de Heers et ses compagnons eurent une entrevue près de Huy avec le prince et se réconcilièrent avec lui. Mais il semblait dit que le pays, déjà si éprouvé, ne connaîtrait jamais les douceurs de la paix. L'ordre est à peine rétabli au dehors que des difficultés surgissent du côté de la France. Ce n'est pas assez pour Louis XI d'avoir provoqué la ruine de la principauté, il veut y provoquer de nouveaux troubles pour contrarier Maximilien d'Autriche, souverain des Pays-Bas, son rival et son ennemi. Ses émissaires ourdissent une conspiration contre Bourbon et ses ministres ; elle est découverte ; les plus compromis sont exécutés, et les autres sont bannis. Les métiers renouvellent l'alliance qu'ils avaient faite jadis, en 1433, pour se défendre contre les Dathins. Enfin, les Etats, pour prévenir toute nouvelle ingérence de la France, proclament, le 15 février 1478, la neutralité du territoire liégeois, mesure d'une politique prudente, dont ils ne se départiront pas pendant des siècles. Le prince, qui l'avait préconisée, rejeta les propositions d'alliance de Maximilien.

   La France était audacieuse, parce qu'elle connaissait les adversaires de Bourbon et savait qu'elle pouvait compter sur eux. Le plus redoutable de ces adversaires était le fameux Guillaume de La Marck, le Sanglier des Ardennes, celui-là même que nous avons déjà vu au siège de Huy. Ce puissant seigneur s'était tenu tranquille pendant la domination de Humbercourt ; l'histoire le perd même de vue pendant quelques années. En 1474, il fait une courte apparition ; à Saint-Trond, il tue de sa main le vicaire général de l'évêque, Richard Troncillon. On crut un moment qu'il allait rappeler les bannis et marcher sur Liège. Louis de Bourbon fit détruire son repaire, le château d'Aigremont ; en retour, il reçut de son vassal irrité des lettres de défi. Son propre suffragant, Libert, fut arrêté, par ordre de la Marck, à Saint-Trond, et livré à Charles, qui le garda longtemps dans la ville de Grave. En 1477, Guillaume bénéficia de l'amnistie, et Bourbon lui conféra la charge insigne de grand maïeur. Pour se l'attacher davantage, il lui engagea la forteresse de Franchimont, jusqu'à ce qu'il eût remboursé 4,000 florins qu'il lui avait empruntés, et il lui donna, en outre, 1,000 florins pour restaurer la forteresse. Pendant quelque temps, Bourbon et La Marck vécurent ou parurent vivre en amis ; le grand maïeur accompagna même le prince en Gueldre, où il s'était rendu pour régler différentes affaires de famille. Ce fut vers 1478 que La Marck rompit avec Bourbon. Instigué, sans doute, par Louis XI, il créa mille ennuis à son prince. Bourbon avait réduit sa maison ; La Marck, au contraire, s'entourait d'une nombreuse escorte. Il prit de mauvaise part les reproches que l'évêque lui fit au sujet de sa conduite privée, et refusa d'assister à un banquet où les bourgmestres l'avaient invité dans l'espoir d'amener une réconciliation.

   Cependant les hostilités recommençaient entre la France et les Pays-Bas. Bourbon prit ses mesures pour mettre le pays à l'abri d'une invasion ou d'un retour des conjurés. Approuvé par les Etats, dans la séance du 10 juillet 1479, il se vit contrecarrer par La Marck et ses partisans. Craignant pour sa vie, il se retira à Tongres, puis à Saint-Trond, toujours suivi de Guillaume, qui ne se montrait plus qu'entouré d'hommes armés. Le prince le déclara ennemi public et demanda à la cité de le bannir de ses murs. Le 4 septembre, la cour des échevins, les bourgmestres et le conseil, après enquête et avec les formalités requises, exilèrent Guillaume, qui fut, en outre, dépouillé de ses fiefs et relevé de sa charge de grand maïeur. Cette sentence, contre laquelle le roi de France protesta, exaspéra le Sanglier, et, dès lors, ce fut, entre lui et Bourbon, une guerre à mort. La petite ville de Huy, qui jusqu'alors était restée fidèle à son prince, l'abandonna ; une conspiration même s'y forma, conspiration qui fut découverte et valut à la ville une amende de 3, 600 florins. Pendant que Bourbon signait un traité d'alliance défensive avec Maximilien, La Marck lui demandait, ainsi qu'aux bourgmestres et aux métiers, les motifs de son bannissement et sollicitait l'autorisation de passer par la principauté avec cinq cents hommes. Cette autorisation lui fut refusée. Il avait cru facile de provoquer des troubles à Liège à la faveur de l'agitation que la cherté du grain avait produite dans certains métiers, celui des houilleurs notamment. Louis XI, en même temps, réclamait une amnistie complète pour son allié et tous ses adhérents. Bourbon fit aux députés français une réponse évasive. Le monarque français, qui venait de rompre la trêve récemment conclue avec Maximilien, fournit à La Marck les moyens d'entrer en campagne. A cette nouvelle, Bourbon convoqua ses vassaux à Huy. Le 10 août, il réunit les métiers à Liège, et demanda leur concours pour la guerre qu'il allait faire en vue de défendre le territoire menacé. Il ne trouva pas l'enthousiasme qu'il attendait. Travaillés par les partisans du Sanglier, les métiers s'étaient refroidis à son égard. Le prince était retourné à Huy, quand il apprit que Guillaume était près d'Agimont, avec douze cents cavaliers et trois mille piétons. La Marck comptait surprendre la cité pendant l'absence de la cour. Bourbon revint en toute hâte à Liège, le 30 août, au lieu d'attendre les secours de Maximilien. Le chanoine prévôt, Jean de Horne, lui conseilla, paraît-il, de se défendre derrière les remparts de la cité, jusqu'à l'arrivée des Brabançons. Bourbon ne goûta pas cet avis sensé. A peine a-t-il appris que Guillaume est à Beaufays qu'il donne l'ordre du départ. La troupe qu'il commandait n'avait rien d'une armée ; c'était plutôt une cohue qui allait se heurter aux soldats aguerris de Guillaume. Les Hutois, qui défendaient le pont de Chênée, demandèrent bientôt des renforts. Bourbon piqua des deux et se porta à leur secours. Il avait devancé tous ses compagnons quand, arrivé au ruisseau de Wez, il fut surpris par l'avant-garde de l'ennemi. Il fut frappé au front, et Guillaume, qui le vit tomber à ses pieds, ordonna froidement de l'achever. Lui-même, dit-on, lui asséna un coup mortel. Les Liégeois prirent la fuite et Guillaume entra en vainqueur dans la cité qui dut le reconnaître comme mambour du pays. Le corps de Bourbon fut relevé de la boue du ruisseau de Wez par les pères Mineurs et enterré, le lendemain 31, dans la cathédrale, devant le maître autel, sans pompe ni solennité. Plus tard, Erard de La Marck fit mettre une plaque en cuivre avec une inscription latine qui rappelait la date de la mort du malheureux prélat.

   Le règne de Louis de Bourbon fut l'un des plus tristes de l'histoire de Liège. On reprochera toujours à ce prince d'avoir été le vassal de la maison de Bourgogne, de ne pas avoir recherché l'amour de ses sujets, de ne pas avoir donné l'exemple des vertus chrétiennes. « Homme de bonne chère et de plaisir, peu cognoissant ce qui lui estoit bon ou contraire, dit un contemporain, » il mit à soutenir ses droits, lui étranger à nos mœurs et à nos institutions, une obstination hautaine qui fut pour beaucoup dans les désordres de son temps. Comment le peuple de Liège se serait-il attaché à ce prélat léger et frivole qui n'avait ni les vertus d'un évêque, ni les talents d'un homme d'Etat? Comment aurait-il aimé un prince qu'il ne voyait presque jamais? Bourbon, en effet, résidait si rarement à Liège que la masse du peuple ne le connaissait pas. On fut étonné de le voir porter le saint sacrement dans la procession du ler mai 1468. On croyait, dit Adrien du Vieux-Bois, le chroniqueur le plus sûr de cette époque, qu'il était mort pendant les dernières guerres. Il fallait une main de fer ou une habileté supérieure pour diriger ce peuple de Liège qui avait petit renom de bonne governe, selon l'expression pittoresque d'un document de l'époque. Il fallait être un Heinsberg ou un Erard de La Marck, et non pas un homme de plaisir comme Bourbon, qui, dans les premières années, se préoccupait plus d'imiter les ducs de Bourgogne dans leur luxe et leur vanité mondaine, que de connaître les besoins ou les aspirations de ses sujets. N'est-ce pas après ce voyage de Maestricht, où toute la population avait vu son évêque descendre la Meuse sur une barque pavoisée, au son des trompettes, dans le flamboiement d'un feu d'artifice, que les proscrits rentrèrent dans la cité, la vengeance dans le cœur? Les Liégeois se voyaient abandonnés au moment où ils avaient le plus besoin d'un protecteur. Et lors de ces négociations qui suivirent le retour des exilés, quel fut le rôle de Bourbon? Un rôle tout passif ; c'est le légat du pape qui dirigea toutes les négociations, et il ne dépendit pas de lui que Liège fût sauvé. A peine entend-on une faible protestation de l'évêque contre l'atroce vengeance que Charles le Téméraire tira d'une nation qui ne relevait pas de lui. C'était Bourbon qui avait appelé les Bourguignons ; le jour où il reconnut que ses défenseurs ne se contentaient pas de châtier les coupables, mais avaient décidé l'anéantissement de la glorieuse cité liégeoise, il devait rentrer dans ses murs et s'ensevelir sous ses ruines plutôt que rester, dans le camp de l'armée ennemie, spectateur de la destruction de son peuple. Plus tard, il est vrai, quand il ne fut plus dans la dépendance de son redoutable parent, il revint à de meilleurs sentiments ; il comprit mieux ses devoirs de pasteur, et se créa même des sympathies au sein de la population liégeoise, heureuse de voir enfin son prince résider au milieu d'elle. L'empressement tout juvénile avec lequel il se porta à la rencontre de l'ennemi au pont de Chênée, l'ardeur guerrière qu'il déploya pour relever le moral d'une population terrorisée par les menaces du Sanglier des Ardennes montrent qu'il ne manquait pas de courage personnel. Mais s'il est juste de tenir compte de cette énergie de la dernière heure, il ne faut pas oublier que son incapacité fut la principale cause des malheurs de cette époque, époque néfaste, la plus sombre sans contredit de l'histoire de la principauté.

   Louis de Bourbon, avant son ordination, avait eu de Catherine d'Egmond, de la maison de Gueldre, trois fils :  Pierre de Bourbon, qui fonda la branche des comtes de Busset ; Louis de Bourbon, enfant d'honneur du roi Charles VII ; Jacques de Bourbon, grand prieur de France, de l'ordre de Malte.

H. Lonchay.

Archives de l'Etat, à Liège : Fonds divers, règne de Louis de Bourbon. -- Archives du royaume à Bruxelles : Chambres des comptes, passim. -- Adrien du Vieux-Bois, Rerum leodiensium historia sub Johanne Heinsbergio et Ludovico Borbonio episcopis, dans le t. IV de l'Amplissima collectio de Martène et Durand. -- Corneille de Zantfliet, Chronicon, ibidem. -- Jean de Looz, Chronicon rerum gestarum ab anno MCCCC ad annum MDXIV. -- Henri de Merica, Compendiosa historia de cladibus Leodiensium. -- Thierry Pauli, Historia de cladibus Leodiensium. Ces trois chroniques ainsi que de nombreux documents relatifs au règne de Louis de Bourbon, ont été édités en 1844, par Mgr de Ram, dans les publications in-4° de la Commission royale d'histoire, sous le titre de Documents relatifs aux troubles du pays de Liège sous les princes-évêques Louis de Bourbon et Jean de Horne. -- Suffridus Petri, Chronicon episcoporum Leodiensium, dans le t. III des Gesta pontificum Leodiensium de Chapeaville. -- Angelus de Curribus Sabinis, De excidio civitatis Leodiensis libri sex dans le t. IV de l'Amplissima collectio. -- Onufrus a Santa Cruce, Mémoire sur les affaires de Liège (1468), édité par M. Stanislas Bormans, dans les publications in-8° de la Commission royale d'histoire. -- Jacques de Piccolomini, cardinal de Pavie, De Leodiensium dissidio cum episcopo Ludovico Borbonico et de Leodii civilatis excidio a 1468, dans Freher : Germanicarum rerum. scriptores aliquot insignes, t. II. -- Thomas Basin (Amelgard), Gesta Ludovici XI Francorum regis (édition Quicherat, 1856). -- Gachard, Collection de documents inédits concernant l'histoire de la Belgique. t. IL -- Gachard, Analectes historiques. -- Chroniques de Liège, à la bibliothèque de l'université de Liège. -- Pawilhars divers, aux archives de l'État à Liège et à la bibliothèque de l'université. -- Mémoires d'Olivier de la Marche, de Monstrelet, de Jacques de Clercq, de Philippe de Commines. -- Jean de Troyes, Chronique scandaleuse de Louis XI. -- Robert Goswin, Compendium supra origine et gestis Francorum. -- Jehan de Wavrin, Anchiennes croniques d'Engleterre. -- Vaucleri, Chronicon universale. -- Chronicon Belgicum magnum. -- Chronijk van Maestricht, dans le t. VII des publications de la Société historique et archéologique du Limbourg. -- Jean Treckpoel, Chronijken der landen van Overmaas en der aengrenzende gewesten, ibidem. --Schoonbroodt, Cartulaire de saint Lambert. -- Stanislas Bormans, Cartulaire de Dinant. -- Art de vérifier les dates, t. VI. -- Fisen, Historia Leodiensis ecclesiae. -- Foullon, Historia Leodiensis. -- Bouille, Histoire de la ville et du pays de Liége. -- De Theux de Montjardin, Histoire du chapitre de Saint-Lambert. -- De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne. -- Baron J. Chestret de Haneffe, Jean de Wilde, étude critique sur un Liégeois du XVe siècle, dans le t. XIII du Bulletin de l'institut archéologique liégeois. -- De Gerlache, Histoire de Liège (3e édit., 1874). -- Ferd. Henaux, Histoire du pays de Liège (3e édit.,1874) -- Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVe siècle. -- H. Pirenne, Histoire de la constitution de la ville de Dinant au moyen âge. 


(1) Ce Jean de Wilde que les chroniqueurs appellent tour à tour Villamus, Sauvagius, de Villers, de Ville, même Jean Arnold, était seigneur de Kessenich, de l'illustre maison de Horne, que les Flamands avaient surnommée de Wilde. Il était fils d'Arnold de Horne, dit de Wilde, et d'Elisabeth, fille naturelle de Jean de Looz, seigneur de Heinsberg et de Juliers, neveu, par conséquent, du dernier évêque Jean de Heinsberg. Mr le baron J. Chestret de Haneffe a rappelé la vie de ce chef populaire dans le t. XIII du Bulletin de l'Institut archéologique liégeois. 

(2) Par Mr Stanislas Bormans, en 1886, dans les publications de la Commission royale d'histoire, sous le titre :  Mémoire du légat Onufrius sur les affaires de Liège (1468). 

(3) Il s'agit en fait du 11 octobre. 

 

23/01/2013