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MARCK (Erard DE
LA), prince-évêque de Liège, archevêque de Valence,
cardinal, naquit en 1472 de Robert 1er de La Marck, seigneur de Sedan,
et de Jeanne de Saulcy, dame de Fleuranges. Il était ainsi le neveu
de Guillaume et d’Everard de la Marck dont il sera bientôt parlé. Il
paraît avoir fait ses études à l’université de Cologne ; en 1500, il
obtint un canonicat dans l’église cathédrale de Saint Lambert ; le 9
avril 1505, il était admis à la première résidence ; le 30 décembre,
il était postulé évêque en remplacement de Jean de Horne. Cette
nomination mettait fin aux discordes intestines, puisqu’elle donnait
satisfaction à l’ambition de la plus puissante famille du pays. Les
La Marck n’avaient plus de motif de troubler de leurs querelle la
principauté de Liège, depuis que l’un des leurs
avait revêtu la dignité suprême. L’élu montra bientôt qu’il
comprenait l’importance de sa mission. En attendant la décision pontificale il se retira à Mont-Dieu, chartreuse
près de Sedan, et y passa le carême dans la retraite ; le samedi saint, le 11 avril 1506,
il apprit que le pape avait ratifié la décision capitulaire. Il revint
vers Liège et s’arrêta au monastère de Saint-Laurent, où il se
prépara à recevoir les ordres sacrés. La prêtrise lui fut conférée le
13 mai. Ce fut dans le couvent des chanoines réguliers à Tongres
qu’il reçut la consécration épiscopale ; le 30 mai, il fit soit
entrée solennelle dans la cité, jura de respecter ses privilèges et
alla chanter un Te-Deum à la cathédrale ; dans la salle capitulaire, il
prêta serment de fidélité aux privilèges de l’église de Liège et à la
paix de Fexhe. il fit ensuite le tour des bonnes villes, confirmant
leurs privilèges et il fut reçu partout par des feux de joie et par
ces démonstrations populaires que nos ancêtres prodiguaient à leurs
souverains quand ils les recevaient pour la première fois.
Le nouveau prince eut
bientôt à faire preuve de tact et d’énergie. Si l’ordre était rétabli
à l’intérieur, la situation extérieure était inquiétante. Enclavée
dans les Pays-Bas, confinant au royaume de France et au duché de
Gueldre, terre du Saint-Empire, la principauté de Liège avait à
ménager de puissants voisins, que sa situation géographique invitait
en quelque sorte à venir vider leurs différends sur son territoire,
Au siècle précédent, elle avait été ruinée par les ducs de Bourgogne
et même privée de ses libertés politiques ; maintenant, elle voyait
renaître plus intense et plus redoutable la rivalité de la France et
des Pays-Bas. Elle n’avait rien à attendre de son suzerain, l’empereur
Maximilien, intéressé lui-même aux agrandissements territoriaux des
Pays- Bas dont il avait épousé l’héritière. Il ne lui restait qu’à
rester simple spectatrice des différends qui éclateraient à ses
frontières ; à s’interdire toute intervention en faveur de l’un ou
de l’autre des belligérants, seul moyen d’éviter les rancunes ou les
représailles du vainqueur et du vaincu. Cette po1itique passive qui
imposait aux Liégeois une stricte neutralité avait été adoptée à
différentes reprises par l’assemblée des trois états ; elle avait été
solennellement ratifiée dans les plaines de Haccourt en 1492 ;
le roi de France Charles VIII et Maxi milieu, qui n’était alors que
simple archiduc d’Autriche, l’avaient approuvée. Pendant les douze
premières années de son règne, Erard de La Marek s’y conforma
absolument.
La
situation du nouveau prince évêque vis-à-vis de Maximilien était
délicate. N’était-il pas d’une famille qui avait toujours défendu les
intérêts de la France ; son frère, Robert de Sedan, ne soutenait-il
pas le turbulent duc de Gueldre dans sa révolte contre la cour des
Pays-Bas ; ne venait-il pas lui-même de recevoir du roi très chrétien
le riche évêché de Chartres? Quand on. se rappelle l’origine d’Erard,
les maux que ses ancêtres avaient causés dans nos provinces, on ne s
étonne pas que Maximilien, empereur d’ Allemagne, ait hésité à lui
conférer l’investiture laïque, qu’il ait poussé le ressentiment
jusqu'à cantonner ses troupes pendant l’hiver dans la principauté,
jusqu’à recommander à sa fille Marguerite, régente des Pays-Bas, de
s’emparer de la personne du prélat s’il se rendait à Bruxelles sans
sauf-conduit régulier.
L’habileté d’Erard dissipa les préventions des conseillers de
Maximilien. Défense fut faite aux Liégeois sous les peines les plus
sévères d’enfreindre la neutralité, d’offenser un prince voisin ou de
suivre sa bannière, de crier : Vive le prince! ou Vive la
Bourgogne! En 1509, quatre ans après son élection par le chapitre,
Erard reçut enfin les droits régaliens de son suzerain apaisé. Il vit
nième confirmer les privilèges que les prédécesseurs de Maximilien
avaient accordés aux Liégeois. Dès lors, tout dissentiment avait
disparu entre l’évêque de Liège et l’empereur, qui put apprécier les
talents politiques de son vassal. Erard s’interposa, eu effet, tantôt
entre le duc de Gueldre et le souverain des Pays-Bas, tantôt entre le
souverain des Pays-Bas et le roi de France. Louis XII, qui avait en
lui une confiance particulière, recourait aussi à ses bons offices. En
1510, au fort de la guerre qu’il soutenait en Italie contre la sainte
ligue, il le nomma de cette ambassade qui devait détacher l’empereur
du parti pontifical et préparer la réunion d’un concile général. En
même temps, notre évêque veillait à ce que de nouveaux troubles
n’éclatassent pas dans ses Etats, réprimait avec sévérité les excès
des soudards des souverains voisins, particulièrement du due de
Gueldre, et, pour mettre le pays à l’abri de tonte surprise, relevait
les fortifications de Stockheim, de Curange, de Huy et de Franchimont.
C’est par ces mesures prudentes et énergiques que Erard signala les
premières années de son gouvernement dans la principauté de Liège.
Justicier sévère, négociateur habile, administrateur vigilant, il sut
maintenir l’ordre à l’intérieur et se faire respecter de ses puissants
voisins.
Mais un
petit territoire comme le pays de Liège, sans forces militaires
sérieuses, qui ne recevait aucun appui de son suzerain ni des
autorités germaniques, pouvait-il maintenir une neutralité absolue?
Pouvait-il rester indifférent à cette puissance naissante des Pays-Bas
au milieu desquels il était enclavé et dont le souverain allait, en
portant les couronnes d’Aragon et de Castille ainsi que la couronne de
Charlemagne, devenir le premier des monarques de l’Occident? Quel que
fût le génie de son prince, le pays de Liège, comme jadis la Flandre,
au temps de Jacques d’Artevelde, devait tôt ou tard subir l’influence
d’un de ses voisins. Or, ses voisins, c’étaient la France et les
Pays-Bas. Mieux valait s’unir aux Pays-Bas dont le souverain, Charles
d’Autriche, allait, en devenant empereur, se trouver le suzerain même
de la principauté.
C’est ce
que comprit Erard de La Marck, et, quand il vit qu’il n’avait plus
rien à attendre de la France, dont le nouveau souverain, François Ier,
venait de faire obtenir le chapeau de cardinal à l’archevêque de
Bourges (1), alors qu’il l’avait promis à l’évêque de Liège, il
n’hésita plus. Son frère Robert, seigneur de Sedan, s’était vu retirer
sa compagnie et ses pensions, sous le prétexte qu’il avait pris le
parti d’Anne de Bretagne. Blessés au vif dans leur amour-propre, les
deux La Marck, vers le commencement de l’an 1518, traitèrent avec
Marguerite d’Autriche et les députés de Charles-Quint qui faisait
alors son entrée à Valladolid. Erard sollicitait un évêché espagnol de
6,000 à 7,000 ducats de revenu, en échange de l’évêché de Chartres
qu’il perdrait le jour où il romprait avec la France ; la première
abbaye qui deviendrait vacante dans le Brabant et 10,000 livres de
quarante gros en attendant qu’il reçût soit évêché. Le seigneur de
Sedan réclamait un traitement égal à son rang et de nombreux avantages
pour ses enfants. En retour, les La Marck offraient de laisser leurs
châteaux forts au dernier survivant, afin qu’ils fussent à l’abri de
toute surprise, et promettaient de servir le roi d’Espagne à leurs
dépens, sous le bénéfice de la réciprocité, et de faire conclure entre
le pays de Liège et les Etats de Charles d’Autriche une alliance
défensive.
Ces
propositions furent acceptées par les conseillers de Charles, et un
traité d’alliance fut signé à Saint-Trond, le 27 avril 1518, entre les
La Marck et les députés du souverain des Pays-Bas. Il stipulait que le
roi catholique, le prince de Liège et le seigneur de Sedan, pour
mettre un terme aux entreprises des gens de guerre et sauvegarder
l’indépendance de leurs Etats, se défendraient mutuellement « envers
et contre tous sans nulz exceptés », sauf contre la ville de Metz et Franz de Sickingen, et
fermeraient leurs villes, châteaux ou forteresses à leurs ennemis
respectifs. Les marchands et les sujets des Etats contractants
trafiqueraient librement les uns avec les autres
en acquittant les droits de douane accoutumés. Chacun des signataires
s’engageait à chasser les pillards et les voleurs de grand chemin de
ses Etats et autorisait les magistrats aux ordres de ses alliés
d’instrumenter sur son propre territoire, à condition de renvoyer les
délinquants devant les juges locaux. Chacun, enfin, avertirait ses
alliés des entreprises de leurs ennemis, fournirait passage à leurs
troupes, les assisterait de ses forces, soit qu’il fallût lever une
armée ou entreprendre un siège. Ce traité fut présenté aux trois
états liégeois et ratifié d’emblée par la noblesse et le clergé, mais
il fallut l’intervention personnelle d’Erard pour que le tiers état,
plus défiant, se décidât à l’approuver. En tout
cas, il fut stipulé formellement qu’il ne serait dérogé eu rien aux
privilèges des Liégeois.
Ce. traité ne
regardait que la principauté ; un autre, qui fut conclu le même jour
et qui resta longtemps secret, réglait les faveurs que la cour des
Pays-Bas accordait aux La Marck : à Erard, l’expectative d’un évêché
espagnol, une ou deux abbayes en Brabant ; à Robert, une compagnie de
gendarmes, des rentes et des honneurs pour son épouse et ses enfants;
en retour, les deux frères s’engageaient à laisser leurs forteresses
au dernier survivant, et Erard promettait expressément de ne disposer
de son évêché qu’en faveur de son neveu, Philippe de La Marek, ou d’un
autre candidat agréable au roi d’Espagne, et d’obliger par serment les
commandants des places fortes liégeoises à n’ouvrir leurs portes qu’au
seigneur de Sedan ou, en cas de prédécès de celui-ci, à la personne qui
serait désignée par le roi d’Espagne et les états liégeois.
Erard avait donc lié
sa fortune à celle de Charles d’Autriche ; quant à Robert, il eut
bientôt à se plaindre des ministres flamands et il retourna à François
Ier. Il avait à Liège de nombreux partisans qui, lorsque les
hostilités éclatèrent entre le sire de Sedan et la cour des Pays-Bas
projetèrent d’introduire les Français. Mais les mesures énergiques
d’Erard conjurèrent le danger; ouze des conspirateurs furent arrêtés,
écartelés ou noyés, et Antoine de La Marck fils de Robert, et chanoine
de Saint-Lambert, qui avait été compromis dans le complot se vit
obligé de sortir du pays. Il se retira en France, où il reçut l’abbaye
de Beaulieu, en Argonne. De son côté, le sire de Sedan était battu par
Henri de Nassau, le général de Charles-Quint ; le château de Bouillon
lui fut enlevé et restitué à l’église de Liège, comme récompense de la
fidélité que les habitants avaient montrée à l’empereur. En même
temps, Erard était nommé cardinal et pourvu de l’archevêché de
Valence. Par ces honneurs habilement conférés à leur prince, par les
faveurs ou les largesses qu’il octroyait aux principaux magistrats,
Charles-Quint s’assurait définitivement l’amitié des Liégeois. Le 20
août de cette année, il obtenait d’Erard, qui se trouvait avec lui à
Bruges, la promesse de faire conclure entre les Pays-Bas et la
principauté une alliance perpétuelle, aux termes de laquelle
toutes les forteresses seraient ouvertes à Sa Majesté Catholique
quant besoing sera pour la tuition et défense de ses pays d’embas,
sinon le château de Bouillon serait donné aux Pays-Bas.
Voilà
comment Erard de La Marck devint l’allié de Charles-Quint et ajoutons
: un allié dont on appréciait la valeur. Aussi le voyons-nous souvent
consulté par la cour de Bruxelles. Marguerite d'Autriche, comme plus
tard Marie de Hongrie, eut souvent à recourir à l’expérience du
cardinal. C’est ainsi qu’en 1529, elle lui soumit la minute de la paix
de Cambrai ; plus souvent encore elle sollicitait son intervention
pécuniaire. Charles-Quint était souvent à court d’argent, et Erard de
La Marck, par les revenus qu’il tirait de ses évêchés de Liège et de
Valence, les pensions que lui payaient les évêques de Tournai et de
Cambrai, les abbés de Saint-Michel et d’Affligem, était un des
prélats les plus opulents de nos contrées. Il prêta à la cour de
Bruxelles des sommes considérables qui s’élevèrent jusqu’à 100,000
florins. Charles-Quint retirait ainsi un réel profit de son alliance
avec l’évêque de Liège ; il voyait disparaître cette hostilité
séculaire qui avait mis si souvent aux prises les Liégeois et les
Brabançons ; il n’avait plus à craindre que la vallée de la Meuse
devînt le chemin de ralliement des Français et des Gueldrois, ses
ennemis. Eu retour, les Liégeois se virent assurés de la protection
d’un monarque qui était en mesure de les défendre contre tout voisin
entreprenant et ils reçurent, en matière judiciaire, d’importantes
faveurs, telles que l’institution du conseil ordinaire, cour de
justice, qui connaissait en première instance des contraventions aux
privilèges impériaux et en appel des sentences rendues au civil par
les échevins de Liège et les cours abbatiales. Décidé en 1521, ce
conseil ne fut définitivement organisé qu’en 1531.
Erard ne
se contenta pas de favoriser les projets militaires de son impérial
allié, il le seconda énergiquement dans sa lutte contre le
protestantisme. Déjà, eu 1509, il avait pris des mesures sévères
contre les blasphémateurs ; la première fois, le coupable était
condamné à. une amende d'un florin ; la seconde fois, l’amende était
triplée ; la troisième, on était cloué par l’oreille à un poteau.
Quand Charles Quint eut condamné solennellement Luther à Worms, en
1521, et décrété la peine de mort contre ses partisans, Erard songea à
appliquer dans la principauté la législation qui venait d’être
inaugurée eu Allemagne à l’égard des défenseurs des idées nouvelles.
Eu 1523, il proposa l’adoption du décret de Worms aux trois états,
sans le concours desquels, aux ternies de la paix de Fexhe, aucun
changement ne pouvait être fait à la législation. Il rencontra une
vive résistance ; après une longue discussion, dit Chapeaville, la
publication du décret impérial fut ajournée ; ce n’est qu’en 1527
qu’elle fut autorisée par les députés de la nation. Dans l’intervalle,
le prince-évêque avait pris comme chef du diocèse d’énergiques mesures
pour que son clergé ne fût pas atteint de l’hérésie. Un mandement de
l’année 1526, conservé dans le carton n°13 des archives de l’abbaye de
Sainte-Gertrude, à Louvain (2), défend à tout clerc de prêcher ou de
célébrer la messe sans l’autorisation des vicaires généraux ; interdit
la célébration du saint sacrifice sur des autels portatifs ou dans des
lieux profanes ; oblige les prêtres étrangers à se pourvoir d’une
autorisation spéciale pour s’acquitter de leur ministère dans le
diocèse ; ordonne aux doyens de sévir contre les prêtres concubinaires
et de les traduire devant l’official ; défend surtout d’imprimer ou de
vendre des livres protestants. Cette sévérité explique pourquoi
l’hérésie ne pénétra qu’assez tard dans la vallée de la Meuse ; aussi
Erard méritait-il les éloges que le souverain pontife Clément VII lui
décerna le 23 janvier 1524. L’année suivante, le même pape
nommait notre prince inquisiteur général pour les Pays-Bas. Mais cette
nomination, qui eût fait d’Erard le prélat le plus puissant de notre
pays, rencontra une vive opposition à Bruxelles. Les conseillers de
Marguerite d’Autriche craignirent qu’un évêque étranger n’abusât des
pouvoirs exorbitants qui venaient de lui être conférés et n’empiétât
sur la juridiction des juges laïques ou sur les droits du souverain.
Aussi la gouvernante conseilla-t-elle à l’empereur de refuser son
placet au bref papal, et Erard n’insista pas. II n’en fut que plus
énergique dans ses propres Etats. En 1528, il recommanda au chapitre
cathédral et aux échevins de la cité de veiller à l’observation du
décret de 1521. Un prêtre français convaincu d’hérésie avait été livré
au bras séculier. Erard décréta qu’on devait le chasser s’il se
rétractait et le brûler s’il persistait dans ses erreurs. Le
prisonnier refusa d’abjurer et fut brûlé vif près du couvent des
Ecoliers.
Un
inquisiteur de la foi, Jamolet, qu’Erard avait nommé dans le diocèse,
d’accord avec le pape, se signalait par son zèle à rechercher les
luthériens. On s’émut de cette infraction aux constitutions du pays
qui voulaient qu’un citoyen fût jugé ou tout au moins examiné par ses
juges naturels, et le conseil de la cité soutenu par les bons métiers
réclama l’observation de la loi. Force fut à Erard de s’incliner
devant la volonté nationale. L’édit du 3 décembre 1532, tout eu
renouvelant la défense d’ouvrir une école ou de tenir un conventicule
où l’on enseignerait les doctrines nouvelles, sous peine pour le
défaillant de perdre ses droits de bourgeoisie et d’être exclu de son
métier, stipula expressément que le délit en question devait être au
préalable constaté par loi et franchise, c’est-à-dire par les
échevins assistés des deux bourgmestres et d’un certain nombre de
jurés. Reconnu coupable, le prévenu devait être renvoyé devant le juge
ecclésiastique. L’édit du 9 juin 1533 confirma ces dispositions et
condamna au bannissement et à la confiscation des biens huit bourgeois
qui avaient été dûment convaincus d’hérésie. Quel que fût leur
attachement à la religion catholique, les Liégeois ne voulurent jamais
renoncer aux privilèges qu’ils avaient obtenus en matière de justice
répressive, privilèges qui faisaient d’eux l’un des peuples les plus
libres de l’Europe. Aussi Erard n’entreprit-il plus aucune poursuite
contre les réformés sans s’être concerté avec les autorités locales.
Le 6 mai 1534, il réunit, en sa présence, les échevins de la cité, les
bourgmestres, les conseillers communaux et les commissaires. Il leur
exposa la nécessité de conserver la religion par la répression de
l’hérésie. Il leur proposa de s’entendre avec quelques bons bourgeois
de chaque paroisse pour prendre les mesures nécessaires. La
proposition du prince fut acceptée et on convint du projet suivant :
les bourgeois accusés ou convaincus d’hérésie et qui avaient pris la
fuite, seraient censés avoir perdu le droit de bourgeoisie, et
l’officier du prince-évêque disposerait de leurs biens ; ceux qui
depuis l’édit du 9juin précédent avaient favorisé l’hérésie ou avaient
été dénoncés par leurs coreligionnaires exécutés, seraient arrêtés et
jetés en prison ; toutefois, les honnêtes bourgeois sur qui ne planait
auparavant aucun soupçon d’hérésie, ne seraient arrêtés qu’après due
information et ne seraient
soumis à la torture qu’après s’être défendus devant les bourgmestres
et gouverneurs de leurs métiers ; les commissaires des paroisses
s’adjoindraient un échevin et quelques conseillers communaux ; ils
feraient des enquêtes coutre les hérétiques qui n’avaient pas encore
été ni dénoncés ni convaincus d’hérésie, et on procéderait contre eux
par loi et franchise ; s’ils étaient jugé appréhensibles, ils ne
pourraient présenter leurs décharges que le pied lié ; les fugitifs, après
trois mois d’absence, seraient considérés comme coupables et privés de
leurs droits de bourgeoisie ; ce règlement, enfin, était exécutoire
tout de suite, mais il n’avait de force que pour un an et il ne
pouvait être dérogé aux statuts antérieurs.
Les enquêtes firent
découvrir plusieurs bourgeois entachés d’hérésie luthérienne ou
anabaptistes. Erard les fit instruire des vérités de la foi par de
savants théologiens, surtout par des carmes et des dominicains, qui
en ramenèrent plusieurs à la religion catholique. Quant aux
obstinés, quelques-uns furent brûlés, d’autres exilés. Plusieurs de
ceux qui demandaient à être instruits davantage furent retenus en
prison jusqu’à leur conversion ou envoyés dans des écoles catholiques.
On continua ces enquêtes pendant toute l’année 1535. On trouva quelques
hérétiques obstinés, quelques catholiques hésitants et indécis et
quelques suspects. Deux des premiers qui tenaient Luther pour un
prophète et un évangéliste, furent brûlés ; plusieurs autres furent
exilés. L’année suivante, le 29 janvier 1536, un luthérien obstiné fut
condamné à mort. Arrivé au lieu de l’exécution, il demanda à parler au
peuple. Erard, loin de le lui permettre, lui fit percer la langue d’un
clou. D’autres qui avaient suivi cet exemple, subirent la même peine.
L’hérésie se répandit dans toutes les parties de la principauté,
principalement dans la partie flamande, et surtout à Maestricht, où
l’évêque partageait la souveraineté avec le duc de Brabant. La
plupart des coupables furent condamnés soit par les cours de justice,
soit par l’officialité, juge suprême en matière religieuse pour tout
le diocèse. Les archives de cette cour renferment pour le règne
d’Erard quelques sentences rendues contre des hérétiques ; elles sont
intéressantes, parce qu’on y voit la procédure suivie par les juges
d’église contre les ennemis de la foi, luthériens dans les villes
wallonnes, anabaptistes dans les villes flamandes.
Erard, qui avait
assisté à la diète de Worms de 1521, se rendit également à celle
d’Augsbourg en 1530, et prit part aux délibérations que l’empereur
ouvrit lui-même le 8 avril. Ce fut pendant cette diète, le 20 octobre
1530, que Charles-Quint, à la demande du prince, confirma l’ancien
privilège en vertu duquel les arrêts des échevins de Liège, en
matière criminelle , étaient sans appel. Erard assista à l’élection du
roi des Romains, Ferdinand, qui eut lieu à Cologne le 5 janvier 1531;
il accompagna le nouveau roi à Aix, où il fut couronné le 11 du même
mois. Il revint dans notre pays avec Charles-Quint. Le 14 février, il
réunit les trois états où l’on traita de l’organisation définitive du
conseil ordinaire et de la réforme des cours de justice. Il partit
ensuite pour Bruxelles. Ce fut pendant cette absence qu’éclata
l’insurrection dite des Rivageois. Irrités à cause de l’excessive cherté
des vivres, instigués peut-être par des émissaires du roi de France,
qui venait d’entrer en rapport avec les membres de la ligue de
Smalkalde, les habitants des villages de Tilleur, de Jemeppe, d’Ans,
de Montegnée et des environs, au nombre de sept à huit cents,
s’avancèrent, le dimanche 2 juillet 1531, vers la cité, dont les
portes étaient fermées. A la demande du magistrat ils formulèrent
leurs exigences par écrit : conservation des privilèges nationaux ;
mise en liberté de Jean Alberti ou Jean Albrecht, qui était détenu à
Aix-la-Chapelle, quoiqu’il eût été acquitté à Maestricht ; extension
à tous les citoyens et non seulement aux feudataires, des privilèges
accordés récemment par l’empereur ; stricte observation de l’édit sur
la vente et le prix du grain ; restriction de la juridiction de
l’official aux seuls ecclésiastiques. Le chapitre et le conseil
communal firent quelques concessions, de crainte que 1es mécontents,
les affamés de la cité, n’ouvrissent les portes aux insurgés qui
commençaient déjà à piller les faubourgs. Erard revint à Liège le 10
juillet. Il convoqua aussitôt le chapitre, le magistrat, les
trente-deux métiers, exposa le péril et les moyens d’y pourvoir,
insista sur la nécessité d’une prompte répression, réclamant le
concours de toutes les autorités civiles et religieuses ; en même
temps, il faisait acheter du blé à l’étranger, blé qui fut revendu en
ville à un prix inférieur ; le clergé et le magistrat en supportèrent
la perte. Les métiers adhérèrent aux propositions du prince, après
avoir réclamé toutefois la suppression des abus et protesté contre les
privilèges du clergé en matière d’impôts, les empiètements de la cour
de l’official sur la juridiction laïque, l’élévation des frais de
justice et des honoraires des avocats, la libre exportation des
grains. Le maïeur et les cours de justice firent des enquêtes
générales et envoyèrent leurs procès-verbaux à une commission de seize
membres, composée mi-partie de laïques et d’ecclésiastiques. Treize
Rivageois furent arrêtés, renfermés dans la tour de l’official, mis à
la torture et condamnés à mort. Trois furent graciés, les autres
subirent le dernier supplice et leurs têtes furent exposées sur les
portes de la ville. Ceux qu’ils avaient entraînés dans la révolte
furent condamnés à une pénitence publique, à une amende et à la perte
de leurs privilèges et du droit de porter les armes. Le 1er août, ces
malheureux parurent à la porte de Sainte-Marguerite, pieds et tête
nus, eu manche de chemise, la corde au cou et ils furent ainsi
conduits à la cathédrale, où ils demandèrent pardon à genoux au
prince et aux chanoines ; ils se rendirent ensuite au Marché, où ils
demandèrent pardon au magistrat et au peuple. Le bourreau les
reconduisit enfin par la porte d’Avroy. Le 10 août, un second groupe
fit la même pénitence publique. Le 10 juin 1535, Erard. renouvela
l’édit du 5 août 1531, qui privait les Rivageois graciés du droit de
porter des armes et qui les
obligeait à déposer entre les mains de la justice celles qu’ils
détenaient encore.
Erard consacra les
trois dernières années de son règne à éteindre la dette publique qui
s’élevait à 250,000 florins, opération qu’il sut mener à terme, sans
que les services
publics en eussent souffert, grâce à la confiance des états qui lui
avaient abandonné pour quatre ans le produit des impôts. Il avait
réglé l’usage du droit de chasse par son édit du 30 juin 1534, et il
leva souvent des troupes pour chasser les maraudeurs et les soudards
qui infestaient la principauté. Il mourut, le 16 février 1538,
complètement épuisé. Trois mois auparavant, le pape Paul III l’avait
nommé legat a latere, titre qui lui accordait des nouveaux pouvoirs sur
tout le clergé du diocèse. Erard, qui pensait souvent à la mort, avait
fait construire, en 1527, un mausolée en cuivre doré qu’il plaça dans
le chœur de la cathédrale de Saint-Lambert. Le 13 février 1530, par
un acte de donation entre vifs, il fonda son anniversaire. Une fausse
interprétation de cet acte, dont Chapeaville a reproduit le texte, a
fait croire à Sleidan et à d’autres historiens que l’évêque de Liège
aurait fait célébrer son anniversaire de son vivant! Le successeur
d’Erard fut Corneille de Berghes, nommé coadjuteur, en 1522, à la
demande de Charles-Quint.
Tel est en raccourci
ce règne de trente-trois ans, si remarquable à tant d’égards. Erard
est sans contredit le plus grand des princes-évêques que Liège ait eus
après Notger. Administrateur vigilant, il sut faire refleurir le
commerce et l’industrie dans la principauté dont il avait réprimé les
dernières agitations par sa fermeté ; prélat sévère, il sut ramener
les religieux de son diocèse à la discipline monacale. Diplomate
habile, il devina la puissance de Charles-Quint et sut s’en faire un
allié. En signant le traité de Saint-Trond, il travailla à l’union de
la principauté avec les Pays-Bas, auxquels, dans notre siècle, elle a
été rattachée ; en fermant l’ère des guerres civiles, il
maintint l’indépendance de son diocèse qui, plus heureux que celui
d’Utrecht, échappa au démembrement ou à la sécularisation dont il
était menacé. Et ce prince- évêque faisait grande figure an milieu de
ses contemporains ; en traitant avec Charles-Quint, le monarque le
plus autoritaire de son temps, il n’oubliait ni sa propre dignité ni
les droits de son église. La cour de Bruxelles retrouvait souvent la
fierté des La Marck dans notre prélat, quoique Marie de Hongrie, dans
un moment de dépit, le représentât un jour à son frère, l’empereur,
comme un très dangereux épicier (3). Et ce qui donne à ce règne
un éclat exceptionnel, c'est le génie des grands artistes qui
introduisirent à Liège les traditions de la Renaissance. Le prélat qui
correspondait avec Erasme de Rotterdam, qui prenait pour secrétaire le
célèbre humaniste Jérôme Aléandre, l’ami du cardinal Reginald Pool et
de tant de savants illustres, fut le Mécène des Liégeois qui se
distinguèrent dans la peinture, la gravure ou l’architecture. Rappeler
son nom, c’est rappeler les Lombard, les Zutman ou Suavius, les Borset,
tous les artistes qui ont travaillé à la restauration du palais
épiscopal, à l’achèvement des splendides basiliques de Saint-Martin,
de Saint-Paul et de Saint-Jacques Erard de La Marck fut un grand
prince, et la postérité l’aurait placé au premier rang, s’il n’avait
quelquefois montré dans la recherche des honneurs une avidité peu
digne d’un pasteur des âmes, s’il n’avait pas persécuté avec une
cruelle sévérité les protestants de son diocèse, de ce diocèse où l’un
de ses prédécesseurs, Wazon, avait répondu jadis que mieux valait
convertir les hérétiques par la persuasion que par la rigueur (4).
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