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Erard de la Marck


 

 

 

 

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 Erard de la Marck, peinture anonyme du 16e siècle.
Liège, Musée Curtius .

 

 

 

 

H. Lonchay
Biographie nationale T. XIII, pp. 497 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

   
 MARCK (Erard
DE LA), prince-évêque de Liège, archevêque de Valence, cardinal, naquit en 1472 de Robert 1er de La Marck, seigneur de Sedan, et de Jeanne de Saulcy, dame de Fleuranges. Il était ainsi le neveu de Guillaume et d’Everard de la Marck dont il sera bientôt parlé. Il paraît avoir fait ses études à l’université de Cologne ; en 1500, il obtint un canonicat dans l’église cathédrale de Saint Lambert ; le 9 avril 1505, il était admis à la première résidence ; le 30 décembre, il était postulé évêque en remplacement de Jean de Horne. Cette nomination mettait fin aux discordes intestines, puisqu’elle donnait satisfaction à l’ambition de la plus puissante famille du pays. Les La Marck n’avaient plus de motif de troubler de leurs querelle la principauté de Liège, depuis que l’un des leurs avait revêtu la dignité suprême. L’élu montra bientôt qu’il comprenait l’importance de sa mission. En attendant la décision pontificale il se retira à Mont-Dieu, chartreuse près de Sedan, et y passa le carême dans la retraite ; le samedi saint, le 11 avril 1506, il apprit que le pape avait ratifié la décision capitulaire. Il revint vers Liège et s’arrêta au monastère de Saint-Laurent, où il se prépara à recevoir les ordres sacrés. La prêtrise lui fut conférée le 13 mai. Ce fut dans le couvent des chanoines réguliers à Tongres qu’il reçut la consécration épiscopale ; le 30 mai, il fit soit entrée solennelle dans la cité, jura de respecter ses privilèges et alla chanter un Te-Deum à la cathédrale ; dans la salle capitulaire, il prêta serment de fidélité aux privilèges de l’église de Liège et à la paix de Fexhe. il fit ensuite le tour des bonnes villes, confirmant leurs privilèges et il fut reçu partout par des feux de joie et par ces démonstrations populaires que nos ancêtres prodiguaient à leurs souverains quand ils les recevaient pour la première fois.

   Le nouveau prince eut bientôt à faire preuve de tact et d’énergie. Si l’ordre était rétabli à l’intérieur, la situation extérieure était inquiétante. Enclavée dans les Pays-Bas, confinant au royaume de France et au duché de Gueldre, terre du Saint-Empire, la principauté de Liège avait à ménager de puissants voisins, que sa situation géographique invitait en quelque sorte à venir vider leurs différends sur son territoire, Au siècle précédent, elle avait été ruinée par les ducs de Bourgogne et même privée de ses libertés politiques ; maintenant, elle voyait renaître plus intense et plus redoutable la rivalité de la France et des Pays-Bas. Elle n’avait rien à attendre de son suzerain, l’empereur Maximilien, intéressé lui-même aux agrandissements territoriaux des Pays- Bas dont il avait épousé l’héritière. Il ne lui restait qu’à rester simple spectatrice des différends qui éclateraient à ses frontières ; à s’interdire toute intervention en faveur de l’un ou de l’autre des belligérants, seul moyen d’éviter les rancunes ou les représailles du vainqueur et du vaincu. Cette po1itique passive qui imposait aux Liégeois une stricte neutralité avait été adoptée à différentes reprises par l’assemblée des trois états ; elle avait été solennellement ratifiée dans les plaines de Haccourt en 1492 ;  le roi de France Charles VIII et Maxi milieu, qui n’était alors que simple archiduc d’Autriche, l’avaient approuvée. Pendant les douze premières années de son règne, Erard de La Marek s’y conforma absolument.

   La situation du nouveau prince évêque vis-à-vis de Maximilien était délicate. N’était-il pas d’une famille qui avait toujours défendu les intérêts de la France ; son frère, Robert de Sedan, ne soutenait-il pas le turbulent duc de Gueldre dans sa révolte contre la cour des Pays-Bas ; ne venait-il pas lui-même de recevoir du roi très chrétien le riche évêché de Chartres? Quand on. se rappelle l’origine d’Erard, les maux que ses ancêtres avaient causés dans nos provinces, on ne s étonne pas que Maximilien, empereur d’ Allemagne, ait hésité à lui conférer l’investiture laïque, qu’il ait poussé le ressentiment jusqu'à cantonner ses troupes pendant l’hiver dans la principauté, jusqu’à recommander à sa fille Marguerite, régente des Pays-Bas, de s’emparer de la personne du prélat s’il se rendait à Bruxelles sans sauf-conduit régulier.

   L’habileté d’Erard dissipa les préventions des conseillers de Maximilien. Défense fut faite aux Liégeois sous les peines les plus sévères d’enfreindre la neutralité, d’offenser un prince voisin ou de suivre sa bannière, de crier : Vive le prince! ou Vive la Bourgogne! En 1509, quatre ans après son élection par le chapitre, Erard reçut enfin les droits régaliens de son suzerain apaisé. Il vit nième confirmer les privilèges que les prédécesseurs de Maximilien avaient accordés aux Liégeois. Dès lors, tout dissentiment avait disparu entre l’évêque de Liège et l’empereur, qui put apprécier les talents politiques de son vassal. Erard s’interposa, eu effet, tantôt entre le duc de Gueldre et le souverain des Pays-Bas, tantôt entre le souverain des Pays-Bas et le roi de France. Louis XII, qui avait en lui une confiance particulière, recourait aussi à ses bons offices. En 1510, au fort de la guerre qu’il soutenait en Italie contre la sainte ligue, il le nomma de cette ambassade qui devait détacher l’empereur du parti pontifical et préparer la réunion d’un concile général. En même temps, notre évêque veillait à ce que de nouveaux troubles n’éclatassent pas dans ses Etats, réprimait avec sévérité les excès des soudards des souverains voisins, particulièrement du due de Gueldre, et, pour mettre le pays à l’abri de tonte surprise, relevait les fortifications de Stockheim, de Curange, de Huy et de Franchimont. C’est par ces mesures prudentes et énergiques que Erard signala les premières années de son gouvernement dans la principauté de Liège. Justicier sévère, négociateur habile, administrateur vigilant, il sut maintenir l’ordre à l’intérieur et se faire respecter de ses puissants voisins.

   Mais un petit territoire comme le pays de Liège, sans forces militaires sérieuses, qui ne recevait aucun appui de son suzerain ni des autorités germaniques, pouvait-il maintenir une neutralité absolue? Pouvait-il rester indifférent à cette puissance naissante des Pays-Bas au milieu desquels il était enclavé et dont le souverain allait, en portant les couronnes d’Aragon et de Castille ainsi que la couronne de Charlemagne, devenir le premier des monarques de l’Occident? Quel que fût le génie de son prince, le pays de Liège, comme jadis la Flandre, au temps de Jacques d’Artevelde, devait tôt ou tard subir l’influence d’un de ses voisins. Or, ses voisins, c’étaient la France et les Pays-Bas. Mieux valait s’unir aux Pays-Bas dont le souverain, Charles d’Autriche, allait, en devenant empereur, se trouver le suzerain même de la principauté.

   C’est ce que comprit Erard de La Marck, et, quand il vit qu’il n’avait plus rien à attendre de la France, dont le nouveau souverain, François Ier, venait de faire obtenir le chapeau de cardinal à l’archevêque de Bourges (1), alors qu’il l’avait promis à l’évêque de Liège, il n’hésita plus. Son frère Robert, seigneur de Sedan, s’était vu retirer sa compagnie et ses pensions, sous le prétexte qu’il avait pris le parti d’Anne de Bretagne. Blessés au vif dans leur amour-propre, les deux La Marck, vers le commencement de l’an 1518, traitèrent avec Marguerite d’Autriche et les députés de Charles-Quint qui faisait alors son entrée à Valladolid. Erard sollicitait un évêché espagnol de 6,000 à 7,000 ducats de revenu, en échange de l’évêché de Chartres qu’il perdrait le jour où il romprait avec la France ; la première abbaye qui deviendrait vacante dans le Brabant et 10,000 livres de quarante gros en attendant qu’il reçût soit évêché. Le seigneur de Sedan réclamait un traitement égal à son rang et de nombreux avantages pour ses enfants. En retour, les La Marck offraient de laisser leurs châteaux forts au dernier survivant, afin qu’ils fussent à l’abri de toute surprise, et promettaient de servir le roi d’Espagne à leurs dépens, sous le bénéfice de la réciprocité, et de faire conclure entre le pays de Liège et les Etats de Charles d’Autriche une alliance défensive.

   Ces propositions furent acceptées par les conseillers de Charles, et un traité d’alliance fut signé à Saint-Trond, le 27 avril 1518, entre les La Marck et les députés du souverain des Pays-Bas. Il stipulait que le roi catholique, le prince de Liège et le seigneur de Sedan, pour mettre un terme aux entreprises des gens de guerre et sauvegarder l’indépendance de leurs Etats, se défendraient mutuellement « envers et contre tous sans nulz exceptés », sauf contre la ville de Metz et Franz de Sickingen, et fermeraient leurs villes, châteaux ou forteresses à leurs ennemis respectifs. Les marchands et les sujets des Etats contractants trafiqueraient librement les uns avec les autres en acquittant les droits de douane accoutumés. Chacun des signataires s’engageait à chasser les pillards et les voleurs de grand chemin de ses Etats et autorisait les magistrats aux ordres de ses alliés d’instrumenter sur son propre territoire, à condition de renvoyer les délinquants devant les juges locaux. Chacun, enfin, avertirait ses alliés des entreprises de leurs ennemis, fournirait passage à leurs troupes, les assisterait de ses forces, soit qu’il fallût lever une armée ou entreprendre un siège. Ce traité fut présenté aux trois états liégeois et ratifié d’emblée par la noblesse et le clergé, mais il fallut l’intervention personnelle d’Erard pour que le tiers état, plus défiant, se décidât à l’approuver. En tout cas, il fut stipulé formellement qu’il ne serait dérogé eu rien aux privilèges des Liégeois.

   Ce. traité ne regardait que la principauté ; un autre, qui fut conclu le même jour et qui resta longtemps secret, réglait les faveurs que la cour des Pays-Bas accordait aux La Marck : à Erard, l’expectative d’un évêché espagnol, une ou deux abbayes en Brabant ; à Robert, une compagnie de gendarmes, des rentes et des honneurs pour son épouse et ses enfants; en retour, les deux frères s’engageaient à laisser leurs forteresses au dernier survivant, et Erard promettait expressément de ne disposer de son évêché qu’en faveur de son neveu, Philippe de La Marek, ou d’un autre candidat agréable au roi d’Espagne, et d’obliger par serment les commandants des places fortes liégeoises à n’ouvrir leurs portes qu’au seigneur de Sedan ou, en cas de prédécès de celui-ci, à la personne qui serait désignée par le roi d’Espagne et les états liégeois.

   Erard avait donc lié sa fortune à celle de Charles d’Autriche ; quant à Robert, il eut bientôt à se plaindre des ministres flamands et il retourna à François Ier. Il avait à Liège de nombreux partisans qui, lorsque les hostilités éclatèrent entre le sire de Sedan et  la cour des Pays-Bas projetèrent d’introduire les Français. Mais les mesures énergiques d’Erard conjurèrent le danger; ouze des conspirateurs furent arrêtés, écartelés ou noyés, et Antoine de La Marck fils de Robert, et chanoine de Saint-Lambert, qui avait été compromis dans le complot se vit obligé de sortir du pays. Il se retira en France, où il reçut l’abbaye de Beaulieu, en Argonne. De son côté, le sire de Sedan était battu par Henri de Nassau, le général de Charles-Quint ; le château de Bouillon lui fut enlevé et restitué à l’église de Liège, comme récompense de la fidélité que les habitants avaient montrée à l’empereur. En même temps, Erard était nommé cardinal et pourvu de l’archevêché de Valence. Par ces honneurs habilement conférés à leur prince, par les faveurs ou les largesses qu’il octroyait aux principaux magistrats, Charles-Quint s’assurait définitivement l’amitié des Liégeois. Le 20 août de cette année, il obtenait d’Erard, qui se trouvait avec lui à Bruges, la promesse de faire conclure entre les Pays-Bas et la principauté une alliance perpétuelle, aux termes de laquelle toutes les forteresses seraient ouvertes à Sa Majesté Catholique quant besoing sera pour la tuition et défense de ses pays d’embas, sinon le château de Bouillon serait donné aux Pays-Bas.

   Voilà comment Erard de La Marck devint l’allié de Charles-Quint et ajoutons : un allié dont on appréciait la valeur. Aussi le voyons-nous souvent consulté par la cour de Bruxelles. Marguerite d'Autriche, comme plus tard Marie de Hongrie, eut souvent à recourir à l’expérience du cardinal. C’est ainsi qu’en 1529, elle lui soumit la minute de la paix de Cambrai ; plus souvent encore elle sollicitait son intervention pécuniaire. Charles-Quint était souvent à court d’argent, et Erard de La Marck, par les revenus qu’il tirait de ses évêchés de Liège et de Valence, les pensions que lui payaient les évêques de Tournai et de Cambrai, les abbés de Saint-Michel  et d’Affligem, était un des prélats les plus opulents de nos contrées. Il prêta à la cour de Bruxelles des sommes considérables qui s’élevèrent jusqu’à 100,000 florins. Charles-Quint retirait ainsi un réel profit de son alliance avec l’évêque de Liège ; il voyait disparaître cette hostilité séculaire qui avait mis si souvent aux prises les Liégeois et les Brabançons ; il n’avait plus à craindre que la vallée de la Meuse devînt le chemin de ralliement des Français et des Gueldrois, ses ennemis. Eu retour, les Liégeois se virent assurés de la protection d’un monarque qui était en mesure de les défendre contre tout voisin entreprenant et ils reçurent, en matière judiciaire, d’importantes faveurs, telles que l’institution du conseil ordinaire, cour de justice, qui connaissait en première instance des contraventions aux privilèges impériaux et en appel  des sentences rendues au civil par les échevins de Liège et les cours abbatiales. Décidé en 1521, ce conseil ne fut définitivement organisé qu’en 1531.

   Erard ne se contenta pas de favoriser les projets militaires de son impérial allié, il le seconda énergiquement dans sa lutte contre le protestantisme. Déjà, eu 1509, il avait pris des mesures sévères contre les blasphémateurs ; la première fois, le coupable était condamné à. une amende d'un florin ; la seconde fois, l’amende était triplée ; la troisième, on était cloué par l’oreille à un poteau. Quand Charles Quint eut condamné solennellement Luther à Worms, en 1521, et décrété la peine de mort contre ses partisans, Erard songea à appliquer dans la principauté la législation qui venait d’être inaugurée eu Allemagne à l’égard des défenseurs des idées nouvelles. Eu 1523, il proposa l’adoption du décret de Worms aux trois états, sans le concours desquels, aux ternies de la paix de Fexhe, aucun changement ne pouvait être fait à la législation. Il rencontra une vive résistance ; après une longue discussion, dit Chapeaville, la publication du décret impérial fut ajournée ; ce n’est qu’en 1527 qu’elle fut autorisée par les députés de la nation. Dans l’intervalle, le prince-évêque avait pris comme chef du diocèse d’énergiques mesures pour que son clergé ne fût pas atteint de l’hérésie. Un mandement de l’année 1526, conservé dans le carton n°13 des archives de l’abbaye de Sainte-Gertrude, à Louvain (2), défend à tout clerc de prêcher ou de célébrer la messe sans l’autorisation des vicaires généraux ; interdit la célébration du saint sacrifice sur des autels portatifs ou dans des lieux profanes ; oblige les prêtres étrangers à se pourvoir d’une autorisation spéciale pour s’acquitter de leur ministère dans le diocèse ; ordonne aux doyens de sévir contre les prêtres concubinaires et de les traduire devant l’official ; défend surtout d’imprimer ou de vendre des livres protestants. Cette sévérité explique pourquoi l’hérésie ne pénétra qu’assez tard dans la vallée de la Meuse ; aussi Erard méritait-il les éloges que le souverain pontife Clément VII lui décerna le 23 janvier 1524. L’année suivante, le  même pape nommait notre prince inquisiteur général pour les Pays-Bas. Mais cette nomination, qui eût fait d’Erard le prélat le plus puissant de notre pays, rencontra une vive opposition à Bruxelles. Les conseillers de Marguerite d’Autriche craignirent qu’un évêque étranger n’abusât des pouvoirs exorbitants qui venaient de lui être conférés et n’empiétât sur la juridiction des juges laïques ou sur les droits du souverain. Aussi la gouvernante conseilla-t-elle à l’empereur de refuser son placet au bref papal, et Erard n’insista pas. II n’en fut que plus énergique dans ses propres Etats. En 1528, il recommanda au chapitre cathédral et aux échevins de la cité de veiller à l’observation du décret de 1521. Un prêtre français convaincu d’hérésie avait été livré au bras séculier. Erard décréta qu’on devait le chasser s’il se rétractait et le brûler s’il persistait dans ses erreurs. Le prisonnier refusa d’abjurer et fut brûlé vif près du couvent des Ecoliers.

   Un inquisiteur de la foi, Jamolet, qu’Erard avait nommé dans le diocèse, d’accord avec le pape, se signalait par son zèle à rechercher les luthériens. On s’émut de cette infraction aux constitutions du pays qui voulaient qu’un citoyen fût jugé ou tout au moins examiné par ses juges naturels, et le conseil de la cité soutenu par les bons métiers réclama l’observation de la loi. Force fut à Erard de s’incliner devant la volonté nationale. L’édit du 3 décembre 1532, tout eu renouvelant la défense d’ouvrir une école ou de tenir un conventicule où l’on enseignerait les doctrines nouvelles, sous peine pour le défaillant de perdre ses droits de bourgeoisie et d’être exclu de son métier, stipula expressément que le délit en question devait être au préalable constaté par loi et franchise, c’est-à-dire par les échevins assistés des deux bourgmestres et d’un certain nombre de jurés. Reconnu coupable, le prévenu devait être renvoyé devant le juge ecclésiastique. L’édit du 9 juin 1533 confirma ces dispositions et condamna au bannissement et à la confiscation des biens huit bourgeois qui avaient été dûment convaincus d’hérésie. Quel que fût leur attachement à la religion catholique, les Liégeois ne voulurent jamais renoncer aux privilèges qu’ils avaient obtenus en matière de justice répressive, privilèges qui faisaient d’eux l’un des peuples les plus libres de l’Europe. Aussi Erard n’entreprit-il plus aucune poursuite contre les réformés sans s’être concerté avec les autorités locales. Le 6 mai 1534, il réunit, en sa présence, les échevins de la cité, les bourgmestres, les conseillers communaux et les commissaires. Il leur exposa la nécessité de conserver la religion par la répression de l’hérésie. Il leur proposa de s’entendre avec quelques bons bourgeois de chaque paroisse pour prendre les mesures nécessaires. La proposition du prince fut acceptée et on convint du projet suivant : les bourgeois accusés ou convaincus d’hérésie et qui avaient pris la fuite, seraient censés avoir perdu le droit de bourgeoisie, et l’officier du prince-évêque disposerait de leurs biens ; ceux qui depuis l’édit du 9juin précédent avaient favorisé l’hérésie ou avaient été dénoncés par leurs coreligionnaires exécutés, seraient arrêtés et jetés en prison ; toutefois, les honnêtes bourgeois sur qui ne planait auparavant aucun soupçon d’hérésie, ne seraient arrêtés qu’après due information et ne seraient soumis à la torture qu’après s’être défendus devant les bourgmestres et gouverneurs de leurs métiers ; les commissaires des paroisses s’adjoindraient un échevin et quelques conseillers communaux ; ils feraient des enquêtes coutre les hérétiques qui n’avaient pas encore été ni dénoncés ni convaincus d’hérésie, et on procéderait contre eux par loi et franchise ; s’ils étaient jugé appréhensibles, ils ne pourraient présenter leurs décharges que le pied lié ; les fugitifs, après trois mois d’absence, seraient considérés comme coupables et privés de leurs droits de bourgeoisie ; ce règlement, enfin, était exécutoire tout de suite, mais il n’avait de force que pour un an et il ne pouvait être dérogé aux statuts antérieurs.

   Les enquêtes firent découvrir plusieurs bourgeois entachés d’hérésie luthérienne ou anabaptistes. Erard les fit instruire des vérités de la foi par de savants théologiens, surtout par des carmes et des dominicains, qui en ramenèrent plusieurs à la religion catholique. Quant aux obstinés, quelques-uns furent brûlés, d’autres exilés. Plusieurs de ceux qui demandaient à être instruits davantage furent retenus en prison jusqu’à leur conversion ou envoyés dans des écoles catholiques. On continua ces enquêtes pendant toute l’année 1535. On trouva quelques hérétiques obstinés, quelques catholiques hésitants et indécis et quelques suspects. Deux des premiers qui tenaient Luther pour un prophète et un évangéliste, furent brûlés ; plusieurs autres furent exilés. L’année suivante, le 29 janvier 1536, un luthérien obstiné fut condamné à mort. Arrivé au lieu de l’exécution, il demanda à parler au peuple. Erard, loin de le lui permettre, lui fit percer la langue d’un clou. D’autres qui avaient suivi cet exemple, subirent la même peine. L’hérésie se répandit dans toutes les parties de la principauté, principalement dans la partie flamande, et surtout à Maestricht, où l’évêque partageait la souveraineté avec le duc de Brabant. La plupart des coupables furent condamnés soit par les cours de justice, soit par l’officialité, juge suprême  en matière religieuse pour tout le diocèse. Les archives de cette cour renferment pour le règne d’Erard quelques sentences rendues contre des hérétiques ; elles sont intéressantes, parce qu’on y voit la procédure suivie par les juges d’église contre les ennemis de la foi, luthériens dans les villes wallonnes, anabaptistes dans les villes flamandes.

   Erard, qui avait assisté à la diète de Worms de 1521, se rendit également à celle d’Augsbourg en 1530, et prit part aux délibérations que l’empereur ouvrit lui-même le 8 avril. Ce fut pendant cette diète, le 20 octobre 1530, que Charles-Quint, à la demande du prince, confirma l’ancien privilège en vertu duquel les arrêts des échevins de Liège, en matière criminelle , étaient sans appel.  Erard assista à l’élection du roi des Romains, Ferdinand, qui eut lieu à Cologne le 5 janvier 1531; il accompagna le nouveau roi  à Aix, où il fut couronné le 11 du même mois. Il revint dans notre pays avec Charles-Quint. Le 14 février, il réunit les trois états où l’on traita de l’organisation définitive du conseil ordinaire et de la réforme des cours de justice. Il partit ensuite pour Bruxelles. Ce fut pendant cette absence qu’éclata l’insurrection dite des Rivageois. Irrités à cause de l’excessive cherté des vivres, instigués peut-être par des émissaires du roi de France, qui venait d’entrer en rapport avec les membres de la ligue de Smalkalde, les habitants des villages de Tilleur, de Jemeppe, d’Ans, de Montegnée et des environs, au nombre de sept à huit cents, s’avancèrent, le dimanche 2 juillet 1531, vers la cité, dont les portes étaient fermées. A la demande du magistrat ils formulèrent leurs exigences par écrit : conservation des privilèges nationaux ; mise en liberté de Jean Alberti  ou Jean Albrecht, qui était détenu à Aix-la-Chapelle, quoiqu’il eût été acquitté à Maestricht ; extension à tous les citoyens et non seulement aux feudataires, des privilèges accordés récemment par l’empereur ; stricte observation de l’édit sur la vente et le prix du grain ; restriction de la juridiction de l’official aux seuls ecclésiastiques. Le chapitre et le conseil communal firent quelques concessions, de crainte que 1es mécontents, les affamés de la cité, n’ouvrissent les portes aux insurgés qui commençaient déjà à piller les faubourgs. Erard revint à Liège le 10 juillet. Il convoqua aussitôt le chapitre, le magistrat, les trente-deux métiers, exposa le péril et les moyens d’y pourvoir, insista sur la nécessité d’une prompte répression, réclamant le concours de toutes les autorités civiles et religieuses ; en même temps, il faisait acheter du blé à l’étranger, blé qui fut revendu en ville à un prix inférieur ; le clergé et le magistrat en supportèrent la perte. Les métiers adhérèrent aux propositions du prince, après avoir réclamé toutefois la suppression des abus et protesté contre les privilèges du clergé en matière d’impôts, les empiètements de la cour de l’official sur la juridiction laïque, l’élévation des frais de justice et des honoraires des avocats, la libre exportation des grains. Le maïeur et les cours de justice firent des enquêtes générales et envoyèrent leurs procès-verbaux à une commission de seize membres, composée mi-partie de laïques et d’ecclésiastiques. Treize Rivageois  furent arrêtés, renfermés dans la tour de l’official, mis à la torture et condamnés à mort. Trois furent graciés, les autres subirent le dernier supplice et leurs têtes furent exposées sur les portes de la ville. Ceux qu’ils avaient entraînés dans la révolte furent condamnés à une pénitence publique, à une amende et à la perte de leurs privilèges et du droit de porter les armes. Le 1er août, ces malheureux parurent à la porte de Sainte-Marguerite, pieds et tête nus, eu manche de chemise, la corde au cou et ils furent ainsi conduits à la cathédrale, où ils demandèrent pardon à genoux au prince et aux chanoines ; ils se rendirent ensuite au Marché, où ils demandèrent pardon au magistrat et au peuple. Le bourreau les reconduisit enfin par la porte d’Avroy. Le 10 août, un second groupe fit la même pénitence publique. Le 10 juin 1535, Erard. renouvela l’édit du 5 août 1531, qui privait les Rivageois graciés du droit de porter des armes et qui les obligeait à déposer entre les mains de la justice celles qu’ils détenaient encore.

   Erard consacra les trois dernières années de son règne à éteindre la dette publique qui s’élevait à 250,000 florins, opération qu’il sut mener à terme, sans que les services publics en eussent souffert, grâce à la confiance des états qui lui avaient abandonné pour quatre ans le produit des impôts. Il avait réglé l’usage du droit de chasse par son édit du 30 juin 1534, et il leva souvent des troupes pour chasser les maraudeurs et les soudards qui infestaient la principauté. Il mourut, le 16 février 1538, complètement épuisé. Trois mois auparavant, le pape Paul  III l’avait nommé legat a latere, titre qui lui accordait des nouveaux pouvoirs sur tout le clergé du diocèse. Erard, qui pensait souvent à la mort, avait fait construire, en 1527, un mausolée en cuivre doré qu’il plaça dans le chœur de la cathédrale de Saint-Lambert. Le 13 février 1530, par un acte de donation entre vifs, il fonda son anniversaire. Une fausse interprétation de cet acte, dont Chapeaville a reproduit le texte, a fait croire à Sleidan et à d’autres historiens que l’évêque de Liège aurait fait célébrer son anniversaire de son vivant! Le successeur d’Erard fut Corneille de Berghes, nommé coadjuteur, en 1522, à la demande de Charles-Quint.

   Tel est en raccourci ce règne de trente-trois ans, si remarquable à tant d’égards. Erard est sans contredit le plus grand des princes-évêques que Liège ait eus après Notger. Administrateur vigilant, il sut faire refleurir le commerce et l’industrie dans la principauté dont il avait réprimé les dernières agitations par sa fermeté ; prélat sévère, il sut ramener les religieux de son diocèse à la discipline monacale. Diplomate habile, il devina la puissance de Charles-Quint et sut s’en faire un allié. En signant le traité de Saint-Trond, il travailla à l’union de la principauté avec les Pays-Bas, auxquels, dans notre siècle, elle a été rattachée ; en fermant l’ère des guerres civiles, il maintint l’indépendance de son diocèse qui, plus heureux que celui d’Utrecht, échappa au démembrement ou à la sécularisation dont il était menacé. Et ce prince- évêque faisait grande figure an milieu de ses contemporains ; en traitant avec Charles-Quint, le monarque le plus autoritaire de son temps, il n’oubliait ni sa propre dignité ni les droits de son église. La cour de Bruxelles retrouvait souvent la fierté des La Marck dans notre prélat, quoique Marie de Hongrie, dans un moment de dépit, le représentât un jour à son frère, l’empereur, comme un très dangereux épicier (3). Et ce qui donne à ce règne un éclat exceptionnel, c'est le génie des grands artistes qui introduisirent à Liège les traditions de la Renaissance. Le prélat qui correspondait avec Erasme de Rotterdam, qui prenait pour secrétaire le célèbre humaniste Jérôme Aléandre, l’ami  du cardinal Reginald Pool et de tant de savants illustres, fut le Mécène des Liégeois qui se distinguèrent dans la peinture, la gravure ou l’architecture. Rappeler son nom, c’est rappeler les Lombard, les Zutman ou Suavius, les Borset, tous les artistes qui ont travaillé à la restauration du palais épiscopal, à l’achèvement des splendides basiliques de Saint-Martin,  de Saint-Paul et de Saint-Jacques  Erard de La Marck fut un grand prince, et la postérité l’aurait placé au premier rang, s’il n’avait quelquefois montré dans la recherche des honneurs une avidité peu digne d’un pasteur des âmes, s’il n’avait pas persécuté avec une cruelle sévérité les protestants de son diocèse, de ce diocèse où l’un de ses prédécesseurs, Wazon, avait répondu jadis que mieux valait convertir les hérétiques par la persuasion que par la rigueur (4).

H. Lonchay
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Archives du royaume à Bruxelles, Registre sur le faict.des hérésies et inquisition. - Ibidem, Papiers d'Etat et de l'audience, Correspondance de Marguerite d'Autriche et de Marie de Hongrie, passim. - Tous les documents de ces précieuses collections relatifs au règne d'Erard de la Marck ont été publiés par Mr. Edgard de Marneffe dans le recueil déjà cité : La Principauté de Liège et les Pays-Bas au XVIe siècle, t. I.  - Archives de l'Etat à Liège, fonds divers. - Chroniques de Brusthem et de Jean de Los. - Chapeaville, Gesta pontificum leodiensium, t. III. - Fisen, Historia ecclesiae leodiensis. - Foullon, Historia leodiensis, - Mantelius, Hasseletum. - Bouille, Histoire de la ville et du pays de Liège. - Mélart, Histoire de la ville et du château de Huy. - Mémoires de Guillaume et de Martin du Bellay (1513-1552) - Mémoires de Robert de la Marck, sire de Fleuranges, maréchal de France (1490-1537). - Robert Macquereau, Traité et recueil de la maison de Bourgogne en forme de chronique, dans Buchon, Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire de France. - Pontus Heuterus, Rerum belgicarum libri XV. - Guillaume de Meef, la Mutinerie des Rivageois, éditée par Polain. - De Louvrex, Recueil des édits et règlements du pays de Liège. - Polain, Recueil des édits et ordonnances de la principauté de Li!ge. - Polain et Raikem, Coutumes du pays de Liège. -  Galesloot, Edits et ordonnances de Charles-Quint. - Le Glay, Correspondance de Maximilien  avec Marguerite d'Autriche. - Vanden Berg, Gedenkstukken tot opheldering der nederlandsche geschiedenis. - Paulin Paris, Etudes sur François Ier. -Rahlenbeck, l'Eglise de Liège et la Révolution. - Rahlenbeck, les Pays d'Outre-Meuse. - Habets, De Wederdoopers te Maestricht. - De Hoop-Scheffer, Geschiedenis der Kerkhervorming in Nederland. -  Lenoir, Histoire de la réformation dans l'ancien pays de Liège. - Alexandre Henne, Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique. -  Ferd. Henaux, Histoire de l'ancien pays de Liège. -  De Gerlache, Histoire de Liège. -  Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVIe siècle. - H. Lonchay, De l'attitude des souverains des Pays-Bas à l'égard du pays de Liège au XVIe siècle, dans le t. XLI des mémoires in-8° de l'Académie Royale de Belgique. - J. Helbig, Histoire de la peinture dans l'ancien pays de Liège. - J. Helbig, La Sculpture et les arts plastiques au pays de Liège et sur les bords de la Meuse.  -  Joseph Demarteau,  A travers l'exposition de l'art ancien au pays de Liège. -  Baron J. de Chestret, Histoire de la numismatique liégeoise. -  De Theux de Montjardin,  Histoire du chapitre de Saint-Lambert. -  Paul Frédéricq, Corpus inquisitionis neerlandicae, t. I et II.


(1) Plusieurs historiens ont prétendu que Louise de Savoie, gagnée par le frère de l'archevêque, était responsable au même titre que le roi de l’échec subi à Rome par Erard. Paulin Paris, dans ses Etudes sur François Ier, a essayé de la disculper. 

(2) Aux archives du royaume à Bruxelles. 

(3) Marie de Hongrie à Charles-Quint, 4 janvier 1536 ; V. Ed. de Marneffe, la Principauté de Liège et les  Pays-Bas au XVIe siècle, t. I. 

(4) Anselme, apud Chapeaville, chap, CV. 


 

 

 

18/01/2013