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Gérard de Groesbeek


 

 

 

 

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Gérard de Groesbeek (1564-1580)

 

 

 

 

Alphonse Le Roy
Biographie nationale T. VIII, pp. 329 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

G R O E S B E C K (Gérard DE), LXXXVIIIe évêque de Liège, abbé de Stavelot, cardinal de la promotion de 1578, naquit en 1517 au château de Curange (comté de Looz), et mourut à Liège, le 29 décembre 1580. Il était fils de Jean, des barons de Groesbeck, famille gueldroise, et de Berthe de Ghoër. Le 7 août 1548, Georges d'Egmont résigna en sa faveur la dignité de doyen de Saint-Lambert. Le prince-évêque Robert de Berghes (voir ce nom) ayant besoin d'un coadjuteur, le chapitre lui adjoignit Gérard le ler mai 1562. Il devint bientôt évident que le chef de l'État ne reprendrait jamais la direction des affaires ; le 3 janvier 1563, les chanoines le sollicitèrent d'abdiquer. Robert posa des conditions ; on négocia. Le 6 mars, Gérard fut désigné pour lui succéder ; le 9, toutes les difficultés parurent aplanies (1). Comme le prélat, cependant, ne se pressait pas de se retirer, le pape autorisa le chapitre à passer outre (7 janvier 1564). Il y avait urgence en effet : le pays était troublé. Dès le 11 avril, l'élu prit d'une main ferme les rênes du gouvernement et, au mois de décembre, la cour de Rome fit savoir que rien ne s'opposait à la célébration prochaine de sa joyeuse entrée. Il fut sacré évêque le 20 mai 1565, au monastère de Herckenrode ; le dimanche 3 juin, Liège le reçut en grande pompe ; Maestricht et les bonnes villes eurent leur tour le 17 et les jours suivants.

   Dans la journée d'État tenue le 4 juin, le nouveau prince dessina son attitude : il se déclara bien décidé à ne rien négliger pour maintenir inviolablement l'anchienne et catholicque religion dans toute sa pureté. L'assemblée prit une résolution dans le même sens, et il fut convenu qu'on enquerrait sévèrement contre les hérétiques, sauf les privilèges des bourgeois.

   Prudent et penchant au fond pour la modération, Groesbeck se vit néanmoins entraîné à combattre les dissidents par des mesures de rigueur : si jaloux qu'il fût de sa liberté d'action, il n'était pas impunément contemporain de Philippe II, le voisin de ses domaines des Pays-Bas. Au commencement de 1566, au moment même où la guerre civile, provoquée par l'inflexibilité du fils de Charles-Quint, était imminente dans la Belgique espagnole, on apprit que des assemblées secrètes, où les dogmes de l'Église romaine étaient battus en brèche, se tenaient aux portés mêmes de Liège. L'évêque profita de la réunion des Etats pour prononcer un nouveau discours qui enflamma son auditoire : les intérêts de la religion étaient à ses yeux ceux de la patrie. Les députés s'écrièrent tout d'une voix qu'ils étaient prêts à sacrifier vie et biens pour la défense de la foi de leurs pères (2).

   La situation s'aggravait de jour en jour : aux Pays-Bas, les excès des iconoclastes allaient compromettre tout d'un coup la cause des partisans de la liberté de conscience. Le flot montait. Des prédicants allemands et genevois se répandaient partout, sans prendre la peine de se cacher. Le 31 août, Morillon écrivait à Granvelle : « L'on prêche à Maestricht, et ne les en a sceu la présence de M. de Liège divertir. » La principauté allait être envahie. Louis de Nassau, frère du prince d'Orange, envoya le sieur de Villers à Liège, pour prier le prince de lui permettre de tenir des assemblées à Saint-Trond. Groesbeck s'y refusa, se retranchant derrière les lois de l'Empire ; les conjurés terrorisèrent le plat pays, se firent ouvrir les portes de la ville, s'emparèrent d'une crypte du monastère, et, soutenus par de nombreux partisans en armes, bravèrent les défenses de l'évêque.

   Comme leurs bandes faisaient mine de s'approcher de Liège, l'évêque,redoutant un coup de main, requit des bourgmestres qu'ils lui remissent les clefs de la ville, et, en son absence, au doyen de la cathédrale. Le conseil protesta, invoquant, outre la possession, le fait que Charles-Quint, lors de son entrée, avait confié la garde des clefs aux magistrats de la cité. De là un procès qui, tantôt abandonné, tantôt repris, se prolongea qu'en 1649 ; il fut alors tranché par Ferdinand de Bavière, empressé de mettre à néant la plupart des anciens privilèges.

   Ces débats n'empêchèrent pas les bourgeois de faire bon guet. Le prince jugea toutefois nécessaire d'entretenir leur zèle religieux : il fit venir de Cologne quelques pères jésuites, qui prêchèrent avec succès à Sainte-Croix et à Saint-Denis. L'influence de ces auxiliaires paraît pourtant n'avoir été que momentanée : ce fut seulement sous Ernest de Bavière (voir ce nom) que la Compagnie de Jésus fut installée à domicile fixe dans la ville de Liège.

   Les sectaires concentrèrent leurs efforts sur le pays thiois. Le prédicant Cackhosius, « moine renié » défie hautement les catholiques à la controverse ; le P. Denis, jésuite, est envoyé à Maestricht et relève le gant ; il n'est point vaincu, mais l'opposition ne fait que grandir. Un ministre calviniste enthousiaste, Herman Struycker, qui venait de jouer un rôle actif dans les troubles d'Anvers, se glisse dans Hasselt accompagné d'une multitude armée, proclame ses dogmes et profane les lieux saints. Accueilli plus froidement à Tongres, il est reçu dans Maestricht à bras ouverts : la correspondance des deux souverains de cette ville (3) atteste que le catholicisme y est sérieusement périclitant. Puis c'est Maeseyck qui ouvre ses portes à Struycker, puis Stockhem ; on se demande où il s'arrêtera : il s'est vanté, dit-on, « de faire entendre le tonnerre de sa voix dans l'église de Saint-Lambert (4) ».

   Hasselt se mit en révolte ouverte contre le prince. En vain Groesbeck prodigua des avis paternels ; en vain il formula des ordres ; en vain les trois Etats vinrent à la rescousse ; en vain les échevins citèrent les insurgés devant leur tribunal : la ville « refusa garnison » et l'on s'y félicita d'avoir secoué le joug d'un prêtre. Les accusés furent condamnés par défaut, comme coupables de lèse-majesté divine et humaine ; ceux de Maeseyck encoururent la même sentence. Le siège des deux villes fut résolu, et la tête de Herman mise à prix. En même temps parut un édit portant défense aux Liégeois de loger aucun étranger, sans avoir donné son nom par écrit à l'évêque, à son officier ou aux bourgmestres.

   Cinq enseignes d'infanterie allèrent « planter le piquet » devant Hasselt. Renforcés par des fugitifs de Valenciennes et d'autres lieux, les assiégés se préparèrent à une vigoureuse résistance, et firent des sorties meurtrières. Alors l'évêque se mit en campagne avec quatre compagnies de la cité, de la cavalerie et du canon (13 mars 1567). Voyant leurs murs près de chanceler, menacés d'être foudroyés, les gens de Hasselt, cédant aux instances des catholiques que la ville renfermait encore en assez grand nombre, se décidèrent à capituler. Il fut convenu qu'ils payeraient les frais de l'expédition, que les dégâts commis dans les églises seraient réparés à leur charge, qu'ils recevraient et entretiendraient une garnison au gré du prince, et enfin qu'ils renonceraient aux nouvelles doctrines. Point de pardon pour Herman ; mais on ne put mettre la main sur lui : il parvint à s'évader caché dans un chariot, sous une charge de foin (5).

   L'allégresse des Liégeois, au retour du prince, fut assombrie par un incident douloureux. Arrivé à la porte de son palais, Groesbeck voulut tirer un coup de pistolet pour donner le signal des réjouissances. L'arme rata ; il la remit dans sa fonte. Mais comme il descendait de cheval, son mouvement fit partir le coup et il reçut, au genou gauche ou à la cheville, une blessure qui le rendit estropié pour le reste de ses jours. La correspondance de Granvelle nous apprend qu'il en souffrit longtemps, par intervalles, et à ce point que les politiques espagnols se préoccupèrent tout de bon de la vacance éventuelle du siège de Liège.

   Sur ces entrefaites, le général Philippe de Noircarmes, qui venait de réduire Valenciennes et Tournai, reçut de Marguerite l'ordre d'aller pacifier le Limbourg. Au bruit de sa marche, les Maestrichtois s'effrayèrent et supplièrent le prince de Liège de se porter médiateur auprès de la régente. Gérard intervint d'autant plus volontiers qu'il avait pardonné ; mais la duchesse lui imposa la volonté arrêtée de Philippe II, et Maestricht dut consentir à recevoir une garnison espagnole. Noircarmes pénétra dans la ville, y installa comme gouverneur Gilles de Berlaymont, puis fit pendre le chef de l'insurrection et passer par les armes les bourgeois les plus compromis. A ces nouvelles, Maeseyck et Stockhem se rendirent à Groesbeck « aux conditions qu'il voulut ».

   Bien que le pays fût relativement rentré dans le calme, le prince n'était pas sans inquiétude. Par ordonnance du 14 avril 1567, renouvelée avec un surcroît de sévérité le 27 septembre suivant, furent expulsés les étrangers non possesseurs du droit de bourgeoisie ou ne pouvant établir qu'ils résidaient paisiblement depuis deux ans sur le territoire liégeois. On leur accordait trois jours ; toutefois il leur était loisible d'échapper à la sentence de bannissement, s'ils fournissaient aux magistrats locaux la preuve authentique de leur attachement à l'Eglise romaine, et de leur non-participation aux profanations des iconoclastes. Ces mesures s'expliquent par l'arrivée coup sur coup de nouveaux fugitifs, surtout depuis que le duc d'Albe, entré dans Bruxelles le 22 août, s'était mis à flageller les Pays-Bas « avec sa verge de fer ».  En même temps parut un mandement impérial défendant aux Liégeois, sous peine de mort, de prendre du service chez les insurgés. Beaucoup ne tinrent pas compte de cette interdiction : l'année 1568 s'ouvrit sous de tristes auspices.

   Le Taciturne levait des troupes en Allemagne ; le duc d'Albe se dirigeait vers Maestricht pour l'empêcher de passer la Meuse ; les campagnes souffraient énormément du passage continuel des gens de guerre. Le prince-évêque, à la tête d'un Etat neutre, ne savait comment garder ses frontières ; une entrevue qu'il eut avec le général espagnol, à Visé, le rendit un instant suspect ; on alla jusqu'à supposer qu'il songeait à pactiser avec le duc d'Albe pour se faire rendre les fameuses clefs. Arriva inopinément une lettre du prince d'Orange, demandant aux bourgmestres la permission de traverser Liège avec son armée pour se rendre aux Pays-Bas, où il avait à venger la mort des comtes d'Egmont et de Hornes. Grand émoi à Liège, convocation des Etats : une réponse dilatoire fut envoyée au prince d'Orange, qui ne l'attendit même pas et passa le fleuve à gué, entre Maeseyck et Stockhem. Le gouverneur de cette dernière place refusa de la rendre ; Groesbeck lui envoya du renfort et fit aussitôt prévenir à Maestricht le duc d Albe, qui ne revint pas de son étonnement et demanda si l'armée ennemie avait des ailes. Cependant les Allemands se jetèrent en avant et entrèrent sans obstacle dans Tongres, où le duc avait laissé ses bagages. Celui-ci, enflammé d'une furieuse colère, s'en prit à Groesbeck et menaça Liège « de fer et de flamme ». Il s'apaisa pourtant quand Groesbeck lui eut prouvé qu'à Tongres on avait agi à son insu, et lui eut promis de sévir. Mais alors ce fut Guillaume d'Orange qui réclama : l'évêque de Liège, disait-il, prenait parti contre lui, qui était aussi bien que Groesbeck prince vassal de l'empire. Si grave que fût cette faute, il consentait néanmoins à l'oublier, moyennant une amende de 100,000 ducats : la réponse devait lui parvenir dans les quinze heures.

   L'évêque se disculpa sans peine. Des juges compétents, dit-il, pourraient seuls déclarer si, oui ou non, il devait une réparation au prince d'Orange ; en attendant, rien n'était à espérer du côté de la cité. Cette réponse resta quelque temps en route, parce que les troupes du duc d'Albe, campées entre Looz et Liège, interrompaient le passage. Guillaume insista, mais inutilement. Alors un de ses généraux se jeta sur Saint-Trond, livra au pillage le monastère et l'église et rançonna les habitants : le butin fut estimé à 800,000 ducats. Parvenu à Jodoigne, le prince d'Orange y trouva du renfort : c'étaient des compagnies françaises envoyées par Condé et qui, chemin faisant, venaient de dévaster les abbayes de Saint-Hubert en Ardenne et de Hastières-sur-Meuse. Le prince balança un instant sur le parti qu'il avait à prendre ; enhardi par le chiffre imposant de son armée et alléché par les trésors enlevés à Saint-Trond, il résolut de tenter avant tout le siège de Liège. Il y avait juste cent ans que Charles le Téméraire avait mis cette ville à feu et à sang ; mais elle s'était relevée de ses ruines et passait pour renfermer d'inestimables richesses. Quelques Liégeois qui avaient suivi la fortune de Guillaume lui firent croire, d'ailleurs, qu'il lui serait facile de se procurer des intelligences dans la place ; de plus, il pouvait exploiter le conflit, non encore apaisé, qui divisait l'évêque et les magistrats de la cité.

   Il se fit complètement illusion. Dès qu'ils eurent vent de son approche, les Liégeois oublièrent toutes leurs querelles. Bourgeois et chanoines, chacun paya de sa personne, et l'évêque se rendit populaire en prêchant d'exemple. Les remparts étaient mis en bon état et bien gardés, lorsque, le 28 octobre, des lueurs sinistres, du côté du faubourg Sainte-Walburge, annoncèrent l'approche de l'avant-garde ennemie, venant de la Hesbaye. En même temps un trompette se présenta à la porte voisine, porteur de lettres adressées, non à Groesbeck, mais au magistrat. Le prince d'Orange demandait encore une fois passage et promettait respect aux privilèges de la cité. Les autorités réunies répondirent, d'accord avec l'évêque, par un refus positif et déclarèrent unanimement que la force serait repoussée par la force. Guillaume envoya un nouveau message conçu en termes modérés : il désirait simplement traverser la Meuse sur des bateaux ; il venait en ami ; il offrait des otages. On ne se laissa pas séduire ; une troisième lettre n'eut pas plus de succès ; à la quatrième, écrite « avec le fer et le sang », on répondit que si quelqu'un venait encore de la part de Guillaume, il en serait fait un exemple. Incontinent la ville fut attaquée avec furie sur plusieurs points ; mais tous les assauts échouèrent. D'autre part, l'assiégeant n'était pas sans inquiétude : il se savait serré de près par le duc d'Albe, il avait hâte d'en finir : Condé l'attendait en France. Il tenta un dernier effort. Tout d'un coup, de grands cris retentirent dans la ville, et l'on entendit battre la marche espagnole : le duc, à n'en point douter ! C'étaient tout simplement les hommes de Franchimont, du pays de Logne et du Condroz, qui arrivaient par la porte d'Amercœur, commandés par Mondragon. Le siège fut levé sans bruit ; seulement les Allemands signalèrent leur retraite par l'incendie des couvents de Saint-Laurent, de Saint-Gilles et du Val-Benoît, qui avaient refusé de se cotiser pour payer 100,000 ducats au prince d'Orange. A la vue de ces flammes, les Liégeois se jetèrent à la poursuite de l'ennemi, dont l'arrière-garde fut fort maltraitée : quelques-uns des prisonniers confessèrent que Guillaume avait projeté de se saisir de la personne de l'évêque et de livrer la ville tout entière aux violences de sa soldatesque. Ou procéda sans retard à une enquête très sévère contre les personnes suspectes de connivence avec lui : des échafauds furent dressés et les religionnaires traqués avec une nouvelle persistance. L'évêque institua une fête religieuse annuelle, en mémoire de la délivrance de Liège. Cette heureuse issue n'empêcha pas le pays de souffrir longtemps des conséquences des événements qui venaient de s'accomplir. Il fallut recourir à une aggravation d'impôts pour couvrir les frais de la guerre ; il fallut achever de fortifier la place et se mettre en garde contre les incursions des soldats vagabonds, qui pullulaient dans les campagnes. L'empereur n'eut pas pitié de tant de misères : il réclama des taxes, et les Etats durent s'ingénier à trouver les moyens de les lui fournir.

   Les malheurs du temps, l'extrême difficulté de faire respecter la neutralité d'un petit Etat, surtout par des antagonistes animés de passions religieuses, les plus insouciantes du droit et les plus implacables de toutes ; la nécessité d'une vigilance soutenue, pour prévenir la guerre civile que ces mêmes passions rendaient imminente à l'intérieur ; la faiblesse et l'énergie, également dangereuses en présence d'une nation profondément jalouse de ses institutions démocratiques : il fallait, pour faire face à des difficultés si complexes, une prudence et une habileté consommées : Groesbeck fut à la hauteur de son rôle. On peut, sans doute, lui reprocher des rigueurs excessives envers les protestants, même après le rétablissement de la paix (voir l'article BOURLETTE) ; cependant on doit se rappeler que les idées modernes de tolérance ne régnaient pas plus à cette époque chez les dissidents que chez les orthodoxes, et qu'on ne devait pas s'attendre à les voir surgir précisément dans une principauté ecclésiastique. Malgré tout, si l'on compare l'attitude de Groesbeck à celle de Philippe II à l'égard des hérétiques, le contraste sera frappant : l'inquisition liégeoise ne ressembla en rien à l'inquisition espagnole. Sans les circonstances qui le portèrent à considérer les sectaires comme des rebelles, Groesbeck n'aurait vraisemblablement eu recours qu'à des moyens de douceur pour assurer le maintien de l'antique religion. Nous en trouvons la preuve dans la circonstance qu'il fit venir à Liège les jésuites : la politique de cet ordre célèbre consistait à combattre pour la foi, non avec des bourreaux, mais avec des prédicateurs et des instituteurs, procédés qui répugnèrent toujours au fils de Charles-Quint. N'exagérons donc rien : l'évêque de Liège voulait certainement éviter autant que possible de faire violence à son peuple, et cela fut si bien compris, lorsque le pape, en 1574, lui adressa une lettre d'éloges pour sa conduite, que les magistrats liégeois donnèrent l'ordre d'en publier une édition en langue vulgaire.

   Tout en rendant hommage au caractère de leur souverain, les Liégeois n'hésitèrent pourtant jamais à lui faire une opposition tenace, chaque fois qu'ils crurent leurs droits menacés. Groesbeck ayant exprimé le désir de placer, en tête d'une ordonnance, ces mots : En mon nom et celui de ma cité, faillit provoquer un soulèvement général. Sans l'éloquence énergique du jurisconsulte Baudouin Delvaux et sans l'intervention du bourgmestre Guillaume de Mérode (1576), on ne sait ce qui serait arrivé. Nous avons dit un mot de l'affaire des clefs : en 1570 parut un rescrit de l'empereur Maximilien II, enjoignant au magistrat de Liège de remettre les insignes de l'autorité à l'évêque, chaque fois que celui-ci le jugerait nécessaire. Les bourgmestres et le conseil n'entendirent pas qu'il en fût ainsi, et Groesbeck, tenant à ne pas pousser les choses à l'extrême, consentit à soumettre la question à des arbitres. L'esprit d'indépendance du peuple se révéla encore dans d'autres circonstances. En 1571, les métiers s'assemblèrent malgré les chefs de la cité et proposèrent : 1° qu'à l'avenir aucun échevin ne pût être élevé à la dignité de bourgmestre ; 2° que le conseil municipal fût obligé de tenir séance tous les quinze jours. Ces propositions pouvaient être justes, fait observer Villenfagne lui-même ; et en effet, les échevins n'eurent rien à répondre ; ils se virent donc exclus de la magistrature. Mais les démocrates n'en restèrent pas là : ils réclamèrent pour le peuple le droit de confirmer de son autorité les résolutions prises par la majorité du conseil et repoussées par les bourgmestres. Un recez fut dressé en ce sens et approuvé par les métiers. Les bourgmestres et avec eux le corps des commissaires protestèrent vainement, au nom de la constitution liégeoise. La forme du gouvernement, disaient-ils, ne pouvait être changée que par le concours de toutes les autorités qui avaient concouru à établir ce pacte fondamental. Groesbeck intervint, prodigua les exhortations, même les prières ; tout fut inutile. Il ne lui resta qu'à prendre une résolution énergique ; il cassa le recez. Un des deux bourgmestres passa tout d'un coup dans les rangs de l'opposition et déclara haut et clair à l'évêque que le pouvoir législatif appartenait au peuple. -- Oui, répondit le prélat ; mais pas au peuple tout seul. -- Les réclamants n'en obtinrent pas moins quelques concessions.

   L'un des actes les plus importants du règne de notre personnage fut la publication d'un nouveau règlement sur l'administration de la justice. La corruption s'était glissée dans les tribunaux ; l'attention de Gérard se porta sur cet objet pour ainsi dire du jour où il fut investi du pouvoir. Le 10 janvier 1566, il proposa aux Etats de s'occuper au plus tôt, en commun, de dresser un plan de réformation. Des juristes furent choisis d'un côté, par le prince, de l'autre, par les trois ordres. Leur travail, achevé dès le commencement de 1568 et présenté aux Etats le 17 mai suivant, puis derechef le 7 juin 1571, après avoir été examiné par l'évêque lui-même et par toutes les autorités intéressées, fut enfin promulgué le 3 juillet 1572, sous le titre : Statuts et ordonnances touchant le style et la manière de procéder en l'administration de la justice, devant et par les cours et justices séculières du pays de Liège (6), mis en garde de loi le lendemain, et déclaré obligatoire « nonobstant loix, coustumes et usages y contraires. »

La Réformation de Groesbeck se composait de vingt-huit chapitres ; elle ne réglait pas seulement la législation pénale, mais s'occupait de diverses institutions telles que la cour féodale, qui n'avait plus à cette époque d'attributions criminelles. Notons, en passant, que la majorité ripuaire (quinze ans), suffisante jusque-là pour l'admission aux fonctions publiques, y fut portée à vingt-cinq ans, disposition adoptée également pour les fonctions judiciaires. M. Poullet la rapproche des fameuses ordonnances de Philippe II et la trouve relativement libérale. Compromise deux fois sous Ernest de Bavière, plus tard soumise à une révision qui n'aboutit pas, elle resta en vigueur jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.

   Tout en s'intéressant à l'ordre public, tout en faisant, d'autre part, des sacrifices pour maintenir la paix à l'intérieur, Groesbeck n'était pas inattentif à ce qui se passait an dehors. Les vicissitudes de la guerre des Pays-Bas l'émouvaient à bon droit. En 1576, il se vit mis en demeure de repousser par la force les bandes espagnoles révoltées qui ravageaient le plat pays ; il eut ensuite à résister aux entraînements d'un parti qui poussait à l'alliance. L'évêque se raidit contre toutes les pressions, toujours au nom de la neutralité liégeoise. Il crut cependant de son devoir d'autoriser le passage par Liège de l'artillerie d'Alexandre Farnèse, en marche sur Maestricht (1579) : n'oublions pas que cette ville ressortissait pour moitié à l'église de Liège. Il y avait là une difficulté réelle : le prince de Liège pouvait-il abandonner son cosouverain ?

   Nous ne relaterons pas les horreurs du siège de Maestricht, la contagion qui suivit les massacres et gagna la capitale, les ruines et les désastres de tout genre causés par les marches et les contremarches des armées : le dénuement du peuple dépassa toute mesure, et l'on fut obligé de consentir à doubler pour six ans toutes les taxes. C'est une histoire lugubre que celle des princes de Liège durant la seconde moitié du XVIe siècle.

   Ces jours sombres avaient eu pourtant leurs éclaircies. S'attendrait-on à voir se détacher ici la figure brillante et mondaine du joyeux auteur de l'Heptaméron ? Nous ne pouvons passer sous silence la longue visite que fit à Groesbeck, en l577, la belle reine de Navarre, Marguerite de Valois. Partie pour Spa, dont les fontaines étaient déjà alors en grand renom, elle fit une première halte à Namur, où don Juan d'Autriche vint la complimenter (elle était belle-sœur du roi d'Espagne), puis se mit en route pour Liège. Elle y reçut si bon accueil qu'elle borna là son voyage : on lui fit venir les eaux de Spa, et Bouille nous apprend qu'elle les but avec succès. L'évêque lui céda son beau palais et prit son quartier dans l'abbaye de Saint-Jacques. Ce ne furent, pendant toute la durée de son séjour, que réjouissances, festins et cadeaux. La reine garda le meilleur souvenir de son hôte : nous devons à cette circonstance un portrait de Groesbeck. C'était, dit la Marguerite des Marguerites, « un seigneur accompagné de beaucoup de vertu, de prudence et de bonté, et qui parlait bien le français ; agréable de sa personne, honorable, magnifique et de compagnie fort agréable. »

   Le fait est qu'il y avait dans toute la personne du prince de Liège, si sérieux et rigide qu'il pût être, un charme attirant. Les historiens s'accordent à vanter l'éloquence persuasive qui lui valut plus d'une fois, sinon de mettre fin aux graves conflits dans lesquels il fut engagé, du moins de rendre l'opposition moins raide et moins impatiente d'en venir à ses fins. On le savait d'ailleurs attaché au pays, et plein de cœur pour le pauvre peuple : c'est ainsi que dans une année de disette, il dépensa 30,000 florins pour procurer aux indigents du pain à bon marché. Sa grandeur d'âme était au niveau de sa générosité : il savait résister et se montrer au besoin inflexible ; mais il savait aussi oublier. Il mourut en paix et tout porte à croire qu'il fut sincèrement regretté : il méritait de l'être. Son corps fut déposé dans le chœur de Saint-Lambert, à droite du maître-autel. On grava sur son tombeau une épitaphe élogieuse : « Ses ennemis, qui n'étaient autres que ceux de sa religion et de sa patrie, y lisait-on, ont été forcés de respecter son mérite, et d'avouer qu'il avait surmonté l'envie par sa magnanimité, par la supériorité de son génie et la solidité de sa vertu. »

   Liège doit à Groesbeck l'institution d'un Mont-de-piété. Ce fut aussi sous son règne qu'on y établit la première verrerie.

   Rappelons encore qu'il réunit à ses Etats, par achat, la châtellenie de Couvin, et que le 18 décembre 1570, par arrêt de la salle de Curange, le comté de Hornes fut réuni au comté de Looz, comme fief tombé en caducité.

Alphonse Le Roy.

Bouille, Chapeauville, Foullon. -- Délices du pays de Liège, t. V, p. 126 et suiv. (avec un beau portrait). -- Ferd. Henaux, Becdelièvre, etc. -- Villenfagne, Recherches, t. II. -- Lenoir, Hist. du protestantisme au pays de Liège. -- Poullet, Essai sur l'histoire du droit criminel du pays de Liège. -- Id., Correspondance de Granvelle.


(1) Nous rectifions ici, d'après les conclusions capitulaires publiées par M. S. Bormans, deux dates inexactement indiquées dans notre notice sur Robert de Berghes. 

(2) Bouille. 

(3) Marguerite de Parme (pour Philippe II) et Gérard de Groesbeck. 

(4) Bouille. 

(5) Bouille. 

(6) On trouvera le texte de ce document, in extenso, dans le Recueil des ordonnances de la principauté de Liège, publié par M. L. Polain, 2e série, vol. I, 1869, in-fol., p. 327 et suiv. 


 

 

23/01/2013