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G R O E S B E C K (Gérard DE),
LXXXVIIIe évêque de Liège, abbé de Stavelot, cardinal de la
promotion de 1578, naquit en 1517 au château de Curange (comté de Looz),
et mourut à Liège, le 29 décembre 1580. Il était fils de Jean, des
barons de Groesbeck, famille gueldroise, et de Berthe de Ghoër. Le 7
août 1548, Georges d'Egmont résigna en sa faveur la dignité de doyen
de Saint-Lambert. Le prince-évêque Robert de Berghes (voir ce nom)
ayant besoin d'un coadjuteur, le chapitre lui adjoignit Gérard le ler
mai 1562. Il devint bientôt évident que le chef de l'État ne
reprendrait jamais la direction des affaires ; le 3 janvier
1563, les chanoines le sollicitèrent d'abdiquer. Robert posa des
conditions ; on négocia. Le 6 mars, Gérard fut désigné pour lui
succéder ; le 9, toutes les difficultés parurent aplanies (1). Comme le
prélat, cependant, ne se pressait pas de se retirer, le pape autorisa
le chapitre à passer outre (7 janvier 1564). Il y avait
urgence en effet : le pays était troublé. Dès le 11 avril, l'élu prit
d'une main ferme les rênes du gouvernement et, au mois de décembre, la
cour de Rome fit savoir que rien ne s'opposait à la célébration
prochaine de sa joyeuse entrée. Il fut sacré évêque le 20 mai 1565, au
monastère de Herckenrode ; le dimanche 3 juin, Liège le reçut en grande
pompe ; Maestricht et les bonnes villes eurent leur tour le 17 et les
jours suivants.
Dans la journée d'État tenue
le 4 juin, le nouveau prince dessina son attitude : il se déclara bien
décidé à ne rien négliger pour maintenir inviolablement
l'anchienne et catholicque religion
dans toute sa pureté. L'assemblée prit une résolution dans le
même sens, et il fut convenu qu'on enquerrait sévèrement contre les
hérétiques, sauf les privilèges des bourgeois.
Prudent et
penchant au fond pour la modération, Groesbeck se vit néanmoins
entraîné à combattre les dissidents par des mesures de rigueur : si
jaloux qu'il fût de sa liberté d'action, il n'était pas impunément
contemporain de Philippe II, le voisin de ses domaines des Pays-Bas.
Au commencement de 1566, au moment même où la guerre civile, provoquée
par l'inflexibilité du fils de Charles-Quint, était imminente dans la
Belgique espagnole, on apprit que des assemblées secrètes, où les
dogmes de l'Église romaine étaient battus en brèche, se tenaient aux
portés mêmes de Liège. L'évêque profita de la réunion des Etats pour
prononcer un nouveau discours qui enflamma son auditoire : les
intérêts de la religion étaient à ses yeux ceux de la patrie. Les
députés s'écrièrent tout d'une voix qu'ils étaient prêts à sacrifier
vie et biens pour la défense de la foi de leurs pères (2).
La
situation s'aggravait de jour en jour : aux Pays-Bas, les excès des
iconoclastes allaient compromettre tout d'un coup la cause des
partisans de la liberté de conscience. Le flot montait. Des prédicants
allemands et genevois se répandaient partout, sans prendre la peine de
se cacher. Le 31 août, Morillon écrivait à Granvelle :
« L'on
prêche à Maestricht, et ne les en a sceu la présence de M. de Liège
divertir. »
La principauté allait être envahie. Louis de Nassau, frère du prince
d'Orange, envoya le sieur de Villers à Liège, pour prier le prince de
lui permettre de tenir des assemblées à Saint-Trond. Groesbeck s'y
refusa, se retranchant derrière les lois de l'Empire ; les conjurés
terrorisèrent le plat pays, se firent ouvrir les portes de la ville,
s'emparèrent d'une crypte du monastère, et, soutenus par de nombreux
partisans en armes, bravèrent les défenses de l'évêque.
Comme leurs bandes faisaient mine de s'approcher de Liège, l'évêque,redoutant
un coup de main, requit des bourgmestres qu'ils lui remissent les
clefs de la ville, et, en son absence, au doyen de la cathédrale. Le
conseil protesta, invoquant, outre la possession, le fait que
Charles-Quint, lors de son entrée, avait confié la garde des clefs aux
magistrats de la cité. De là un procès qui, tantôt abandonné, tantôt
repris, se prolongea qu'en 1649 ; il fut alors tranché par Ferdinand
de Bavière, empressé de mettre à néant la plupart des anciens
privilèges.
Ces
débats n'empêchèrent pas les bourgeois de faire bon guet. Le prince
jugea toutefois nécessaire d'entretenir leur zèle religieux : il fit
venir de Cologne quelques pères jésuites, qui prêchèrent avec succès à
Sainte-Croix et à Saint-Denis. L'influence de ces auxiliaires paraît
pourtant n'avoir été que momentanée : ce fut seulement sous Ernest de
Bavière (voir ce nom) que la Compagnie de Jésus fut installée à
domicile fixe dans la ville de Liège.
Les
sectaires concentrèrent leurs efforts sur le pays thiois. Le prédicant
Cackhosius, «
moine renié
» défie hautement les catholiques à la
controverse ; le P. Denis, jésuite, est envoyé à Maestricht et relève
le gant ; il n'est point vaincu, mais l'opposition ne fait que
grandir. Un ministre calviniste enthousiaste, Herman Struycker, qui
venait de jouer un rôle actif dans les troubles d'Anvers, se glisse
dans Hasselt accompagné d'une multitude armée, proclame ses dogmes et
profane les lieux saints. Accueilli plus froidement à Tongres, il est
reçu dans Maestricht à bras ouverts : la correspondance des deux
souverains de cette ville (3) atteste que le catholicisme y est
sérieusement périclitant. Puis c'est Maeseyck qui ouvre ses portes à Struycker, puis Stockhem ; on se demande où il s'arrêtera : il s'est
vanté, dit-on, «
de faire entendre le tonnerre de sa voix dans
l'église de Saint-Lambert (4) ».
Hasselt se mit en révolte ouverte contre le prince. En vain Groesbeck
prodigua des avis paternels ; en vain il formula des ordres ; en vain
les trois Etats vinrent à la rescousse ; en vain les échevins citèrent
les insurgés devant leur tribunal : la ville
« refusa
garnison »
et l'on s'y félicita d'avoir secoué le joug d'un
prêtre. Les accusés furent condamnés par défaut, comme coupables de
lèse-majesté divine et humaine ; ceux de Maeseyck encoururent la même
sentence. Le siège des deux villes fut résolu, et la tête de Herman
mise à prix. En même temps parut un édit portant défense aux Liégeois
de loger aucun étranger, sans avoir donné son nom par écrit à
l'évêque, à son officier ou aux bourgmestres.
Cinq
enseignes d'infanterie allèrent «
planter le piquet
» devant
Hasselt. Renforcés par des fugitifs de Valenciennes et d'autres lieux,
les assiégés se préparèrent à une vigoureuse résistance, et firent des
sorties meurtrières. Alors l'évêque se mit en campagne avec quatre
compagnies de la cité, de la cavalerie et du canon (13 mars 1567).
Voyant leurs murs près de chanceler, menacés d'être foudroyés, les
gens de Hasselt, cédant aux instances des catholiques que la ville
renfermait encore en assez grand nombre, se décidèrent à capituler. Il
fut convenu qu'ils payeraient les frais de l'expédition, que les
dégâts commis dans les églises seraient réparés à leur charge, qu'ils
recevraient et entretiendraient une garnison au gré du prince, et
enfin qu'ils renonceraient aux nouvelles doctrines. Point de pardon
pour Herman ; mais on ne put mettre la main sur lui : il parvint à
s'évader caché dans un chariot, sous une charge de foin (5).
L'allégresse des Liégeois, au retour du prince, fut assombrie par un
incident douloureux. Arrivé à la porte de son palais, Groesbeck voulut
tirer un coup de pistolet pour donner le signal des réjouissances.
L'arme rata ; il la remit dans sa fonte. Mais comme il descendait de
cheval, son mouvement fit partir le coup et il reçut, au genou gauche
ou à la cheville, une blessure qui le rendit estropié pour le reste de
ses jours. La correspondance de Granvelle nous apprend qu'il en
souffrit longtemps, par intervalles, et à ce point que les politiques
espagnols se préoccupèrent tout de bon de la vacance éventuelle du
siège de Liège.
Sur
ces entrefaites, le général Philippe de Noircarmes, qui venait de
réduire Valenciennes et Tournai, reçut de Marguerite l'ordre d'aller
pacifier le Limbourg. Au bruit de sa marche, les Maestrichtois
s'effrayèrent et supplièrent le prince de Liège de se porter médiateur
auprès de la régente. Gérard intervint d'autant plus volontiers qu'il
avait pardonné ; mais la duchesse lui imposa la volonté arrêtée de
Philippe II, et Maestricht dut consentir à recevoir une garnison
espagnole. Noircarmes pénétra dans la ville, y installa comme
gouverneur Gilles de Berlaymont, puis fit pendre le chef de
l'insurrection et passer par les armes les bourgeois les plus
compromis. A ces nouvelles, Maeseyck et Stockhem se rendirent à
Groesbeck «
aux conditions qu'il voulut
».
Bien
que le pays fût relativement rentré dans le calme, le prince n'était
pas sans inquiétude. Par ordonnance du 14 avril 1567, renouvelée avec
un surcroît de sévérité le 27 septembre suivant, furent expulsés les
étrangers non possesseurs du droit de bourgeoisie ou ne pouvant
établir qu'ils résidaient paisiblement depuis deux ans sur le
territoire liégeois. On leur accordait trois jours ; toutefois il leur
était loisible d'échapper à la sentence de bannissement, s'ils
fournissaient aux magistrats locaux la preuve authentique de leur
attachement à l'Eglise romaine, et de leur non-participation aux
profanations des iconoclastes. Ces mesures s'expliquent par l'arrivée
coup sur coup de nouveaux fugitifs, surtout depuis que le duc d'Albe,
entré dans Bruxelles le 22 août, s'était mis à flageller les Pays-Bas
«
avec sa verge de fer ».
En même temps parut un mandement impérial
défendant aux Liégeois, sous peine de mort, de prendre du service chez
les insurgés. Beaucoup ne tinrent pas compte de cette interdiction :
l'année 1568 s'ouvrit sous de tristes auspices.
Le
Taciturne levait des troupes en Allemagne ; le duc d'Albe se dirigeait
vers Maestricht pour l'empêcher de passer la Meuse ; les campagnes
souffraient énormément du passage continuel des gens de guerre. Le
prince-évêque, à la tête d'un Etat
neutre, ne savait comment garder ses frontières ; une
entrevue qu'il eut avec le général espagnol, à Visé, le rendit un
instant suspect ; on alla jusqu'à supposer qu'il songeait à pactiser
avec le duc d'Albe pour se faire rendre les fameuses clefs. Arriva
inopinément une lettre du prince d'Orange, demandant aux bourgmestres
la permission de traverser Liège avec son armée pour se rendre aux
Pays-Bas, où il avait à venger la mort des comtes d'Egmont et de
Hornes. Grand émoi à Liège, convocation
des Etats : une réponse dilatoire fut envoyée au prince d'Orange, qui
ne l'attendit même pas et passa le fleuve à gué, entre Maeseyck et
Stockhem. Le gouverneur de cette dernière place refusa de la rendre ;
Groesbeck lui envoya du renfort et fit aussitôt prévenir à Maestricht
le duc d Albe, qui ne revint pas de son étonnement et demanda si
l'armée ennemie avait des ailes. Cependant les Allemands se jetèrent
en avant et entrèrent sans obstacle dans Tongres, où le duc avait
laissé ses bagages. Celui-ci, enflammé d'une furieuse colère, s'en
prit à Groesbeck et menaça Liège «
de fer et de flamme ». Il s'apaisa
pourtant quand Groesbeck lui eut prouvé qu'à Tongres on avait agi à
son insu, et lui eut promis de sévir. Mais alors ce fut Guillaume
d'Orange qui réclama : l'évêque de Liège, disait-il, prenait parti
contre lui, qui était aussi bien que Groesbeck prince vassal de
l'empire. Si grave que fût cette faute, il consentait néanmoins à
l'oublier, moyennant une amende de 100,000 ducats : la réponse devait
lui parvenir dans les quinze heures.
L'évêque se disculpa sans peine. Des juges compétents, dit-il,
pourraient seuls déclarer si, oui ou non, il devait une réparation au
prince d'Orange ; en attendant, rien n'était à espérer du côté de la
cité. Cette réponse resta quelque temps en route, parce que les
troupes du duc d'Albe, campées entre Looz et Liège, interrompaient le
passage. Guillaume insista, mais inutilement. Alors un de ses généraux
se jeta sur Saint-Trond, livra au pillage le monastère et l'église et
rançonna les habitants : le butin fut estimé à 800,000 ducats. Parvenu
à Jodoigne, le prince d'Orange y trouva du renfort : c'étaient des
compagnies françaises envoyées par Condé et qui, chemin faisant,
venaient de dévaster les abbayes de Saint-Hubert en Ardenne et de
Hastières-sur-Meuse. Le prince balança un instant sur le parti qu'il
avait à prendre ; enhardi par le chiffre imposant de son armée et
alléché par les trésors enlevés à Saint-Trond, il résolut de tenter
avant tout le siège de Liège. Il y avait juste cent ans que Charles le
Téméraire avait mis cette ville à feu et à sang ; mais elle s'était
relevée de ses ruines et passait pour renfermer d'inestimables
richesses. Quelques Liégeois qui avaient suivi la fortune de Guillaume
lui firent croire, d'ailleurs, qu'il lui serait facile de se procurer
des intelligences dans la place ; de plus, il pouvait exploiter le
conflit, non encore apaisé, qui divisait l'évêque et les magistrats de
la cité.
Il
se fit complètement illusion. Dès qu'ils eurent vent de son approche,
les Liégeois oublièrent toutes leurs querelles. Bourgeois et
chanoines, chacun paya de sa personne, et l'évêque se rendit populaire
en prêchant d'exemple. Les remparts étaient mis en bon état et bien
gardés, lorsque, le 28 octobre, des lueurs sinistres, du côté du
faubourg Sainte-Walburge, annoncèrent l'approche de l'avant-garde
ennemie, venant de la Hesbaye. En même temps un trompette se présenta
à la porte voisine, porteur de lettres adressées, non à Groesbeck,
mais au magistrat. Le prince d'Orange demandait encore une fois
passage et promettait respect aux privilèges de la cité. Les autorités
réunies répondirent, d'accord avec l'évêque, par un refus positif et
déclarèrent unanimement que la force serait repoussée par la force.
Guillaume envoya un nouveau message conçu en termes modérés : il
désirait simplement traverser la Meuse sur des bateaux ; il venait en
ami ; il offrait des otages. On ne se laissa pas séduire ; une
troisième lettre n'eut pas plus de succès ; à la quatrième, écrite
«
avec le fer et le sang », on répondit que si quelqu'un venait encore
de la part de Guillaume, il en serait fait un exemple. Incontinent la
ville fut attaquée avec furie sur plusieurs points ; mais tous les
assauts échouèrent. D'autre part, l'assiégeant n'était pas sans
inquiétude : il se savait serré de près par le duc d'Albe, il avait
hâte d'en finir : Condé l'attendait en France. Il tenta un dernier
effort. Tout d'un coup, de grands cris retentirent dans la ville, et
l'on entendit battre la marche espagnole : le duc, à n'en point douter
! C'étaient tout simplement les hommes de Franchimont, du pays de
Logne et du Condroz, qui arrivaient par la porte d'Amercœur, commandés
par Mondragon. Le siège fut levé sans bruit ; seulement les Allemands
signalèrent leur retraite par l'incendie des couvents de
Saint-Laurent, de Saint-Gilles et du Val-Benoît, qui avaient refusé de
se cotiser pour payer 100,000 ducats au prince d'Orange. A la vue de
ces flammes, les Liégeois se jetèrent à la poursuite de l'ennemi, dont
l'arrière-garde fut fort maltraitée : quelques-uns des prisonniers
confessèrent que Guillaume avait projeté de se saisir de la personne
de l'évêque et de livrer la ville tout entière aux violences de sa
soldatesque. Ou procéda sans retard à une enquête très sévère contre
les personnes suspectes de connivence avec lui : des échafauds furent
dressés et les religionnaires traqués avec une nouvelle
persistance. L'évêque institua une fête religieuse annuelle, en
mémoire de la délivrance de Liège. Cette heureuse issue n'empêcha pas
le pays de souffrir longtemps des conséquences des événements qui
venaient de s'accomplir. Il fallut recourir à une aggravation d'impôts
pour couvrir les frais de la guerre ; il fallut achever de fortifier la
place et se mettre en garde contre les incursions des soldats
vagabonds, qui pullulaient dans les campagnes. L'empereur n'eut pas
pitié de tant de misères : il réclama des taxes, et les Etats durent
s'ingénier à trouver les moyens de les lui fournir.
Les malheurs du
temps, l'extrême difficulté de faire respecter la neutralité
d'un petit Etat, surtout par des antagonistes animés de
passions religieuses, les plus insouciantes du droit et les plus
implacables de toutes ; la nécessité d'une vigilance soutenue, pour
prévenir la guerre civile que ces mêmes passions rendaient imminente à
l'intérieur ; la faiblesse et l'énergie, également dangereuses en
présence d'une nation profondément jalouse de ses institutions
démocratiques : il fallait, pour faire face à des difficultés si
complexes, une prudence et une habileté consommées : Groesbeck fut à la
hauteur de son rôle. On peut, sans doute, lui reprocher des rigueurs
excessives envers les protestants, même après le rétablissement de la
paix (voir l'article BOURLETTE) ; cependant on doit se rappeler que
les idées modernes de tolérance ne régnaient pas plus à cette époque
chez les dissidents que chez les orthodoxes, et qu'on ne devait pas
s'attendre à les voir surgir précisément dans une principauté
ecclésiastique. Malgré tout, si l'on compare l'attitude de Groesbeck à
celle de Philippe II à l'égard des hérétiques, le contraste sera
frappant : l'inquisition liégeoise ne ressembla en rien à
l'inquisition espagnole. Sans les circonstances qui le portèrent à
considérer les sectaires comme des rebelles, Groesbeck n'aurait
vraisemblablement eu recours qu'à des moyens de douceur pour assurer
le maintien de l'antique religion. Nous en trouvons la preuve dans la
circonstance qu'il fit venir à Liège les jésuites : la politique de
cet ordre célèbre consistait à combattre pour la foi, non avec des
bourreaux, mais avec des prédicateurs et des instituteurs, procédés
qui répugnèrent toujours au fils de Charles-Quint. N'exagérons donc
rien : l'évêque de Liège voulait certainement éviter autant que
possible de faire violence à son peuple, et cela fut si bien compris,
lorsque le pape, en 1574, lui adressa une lettre d'éloges pour sa
conduite, que les magistrats liégeois donnèrent l'ordre d'en publier
une édition en langue vulgaire.
Tout en rendant
hommage au caractère de leur souverain, les Liégeois n'hésitèrent
pourtant jamais à lui faire une opposition tenace, chaque fois qu'ils
crurent leurs droits menacés. Groesbeck ayant exprimé le désir de
placer, en tête d'une ordonnance, ces mots : En mon nom
et celui de
ma cité, faillit
provoquer un soulèvement général. Sans l'éloquence énergique du
jurisconsulte Baudouin Delvaux et sans l'intervention du bourgmestre
Guillaume de Mérode (1576), on ne sait ce qui serait arrivé. Nous
avons dit un mot de l'affaire des clefs : en 1570 parut un rescrit de
l'empereur Maximilien II, enjoignant au magistrat de Liège de remettre
les insignes de l'autorité à l'évêque,
chaque fois que celui-ci le jugerait nécessaire. Les bourgmestres et le
conseil n'entendirent pas qu'il en fût ainsi, et Groesbeck, tenant à
ne pas pousser les choses à l'extrême, consentit à soumettre la
question à des arbitres. L'esprit d'indépendance du peuple se révéla
encore dans d'autres circonstances. En 1571, les métiers
s'assemblèrent malgré les chefs de la cité et proposèrent : 1° qu'à
l'avenir aucun échevin ne pût être élevé à la dignité de bourgmestre ;
2° que le conseil municipal fût obligé de tenir séance tous les quinze
jours. Ces propositions pouvaient être justes, fait observer Villenfagne lui-même ; et en effet, les échevins n'eurent rien à
répondre ; ils se virent donc exclus de la magistrature. Mais les
démocrates n'en restèrent pas là : ils réclamèrent pour le peuple le
droit de confirmer de son autorité les résolutions prises par la
majorité du conseil et repoussées par les bourgmestres. Un recez fut
dressé en ce sens et approuvé par les métiers. Les bourgmestres et
avec eux le corps des commissaires protestèrent vainement, au nom de
la constitution liégeoise. La forme du gouvernement, disaient-ils, ne
pouvait être changée que par le concours de toutes les autorités qui
avaient concouru à établir ce pacte fondamental. Groesbeck intervint,
prodigua les exhortations, même les prières ; tout fut inutile. Il ne
lui resta qu'à prendre une résolution énergique ; il cassa le recez. Un
des deux bourgmestres passa tout d'un coup dans les rangs de
l'opposition et déclara haut et clair à l'évêque que le pouvoir
législatif appartenait au peuple. -- Oui, répondit le prélat ; mais pas au
peuple tout seul. -- Les réclamants n'en obtinrent pas moins quelques
concessions.
L'un des actes
les plus importants du règne de notre personnage fut la publication
d'un nouveau règlement sur l'administration de la justice. La
corruption s'était glissée dans les tribunaux ; l'attention de Gérard
se porta sur cet objet pour ainsi dire du jour où il fut investi du
pouvoir. Le 10 janvier 1566, il proposa aux Etats de s'occuper au plus
tôt, en commun, de
dresser un plan de réformation. Des juristes furent choisis
d'un côté, par le prince, de l'autre, par les trois ordres. Leur
travail, achevé dès le commencement de 1568 et présenté aux Etats le
17 mai suivant, puis derechef le 7 juin 1571, après avoir été examiné
par l'évêque lui-même et par toutes les autorités intéressées, fut
enfin promulgué le 3 juillet 1572, sous le titre : Statuts et
ordonnances touchant le style et la manière de procéder en
l'administration de la justice, devant et par les cours et justices
séculières du pays de Liège (6), mis en garde de loi le
lendemain, et déclaré obligatoire
« nonobstant loix, coustumes et usages
y contraires. »
La Réformation de Groesbeck
se composait de
vingt-huit chapitres ; elle ne réglait pas seulement la législation
pénale, mais s'occupait de diverses institutions telles que la cour
féodale, qui n'avait plus à cette époque d'attributions
criminelles. Notons, en passant, que la majorité ripuaire
(quinze ans), suffisante jusque-là pour l'admission aux fonctions
publiques, y fut portée à vingt-cinq ans, disposition adoptée
également pour les fonctions judiciaires. M. Poullet la rapproche des
fameuses ordonnances de Philippe II et la trouve relativement
libérale. Compromise deux fois sous Ernest de Bavière, plus tard
soumise à une révision qui n'aboutit pas, elle resta en vigueur
jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Tout en
s'intéressant à l'ordre public, tout en faisant, d'autre part, des
sacrifices pour maintenir la paix à l'intérieur, Groesbeck n'était pas
inattentif à ce qui se passait an dehors. Les vicissitudes de la
guerre des Pays-Bas l'émouvaient à bon droit. En 1576, il se vit mis
en demeure de repousser par la force les bandes espagnoles révoltées
qui ravageaient le plat pays ; il eut ensuite à résister aux
entraînements d'un parti qui poussait à l'alliance. L'évêque se raidit
contre toutes les pressions, toujours au nom de la neutralité
liégeoise. Il crut cependant de son devoir
d'autoriser le passage par Liège de l'artillerie d'Alexandre Farnèse,
en marche sur Maestricht (1579) : n'oublions pas que cette ville
ressortissait pour moitié à l'église de Liège. Il y avait là une
difficulté réelle : le prince de Liège pouvait-il abandonner son
cosouverain ?
Nous ne
relaterons pas les horreurs du siège de Maestricht, la contagion qui
suivit les massacres et gagna la capitale, les ruines et les désastres
de tout genre causés par les marches et les contremarches des armées :
le dénuement du peuple dépassa toute mesure, et l'on fut obligé de
consentir à doubler pour six ans toutes les taxes. C'est une histoire
lugubre que celle des princes de Liège durant la seconde moitié du
XVIe siècle.
Ces jours sombres
avaient eu pourtant leurs éclaircies. S'attendrait-on à voir se
détacher ici la figure brillante et mondaine du joyeux auteur de l'Heptaméron
? Nous ne pouvons passer sous silence la longue visite que fit à
Groesbeck, en l577, la belle reine de Navarre, Marguerite de Valois.
Partie pour Spa, dont les fontaines étaient déjà alors en grand renom,
elle fit une première halte à Namur, où don Juan d'Autriche vint la
complimenter (elle était belle-sœur du roi d'Espagne), puis se mit en
route pour Liège. Elle y reçut si bon accueil qu'elle borna là son
voyage : on lui fit venir les eaux de Spa, et Bouille nous apprend
qu'elle les but avec succès. L'évêque lui céda son beau palais et prit
son quartier dans l'abbaye de Saint-Jacques. Ce ne furent, pendant
toute la durée de son séjour, que réjouissances, festins et cadeaux.
La reine garda le meilleur souvenir de son hôte : nous devons à cette
circonstance un portrait de Groesbeck. C'était, dit la Marguerite
des Marguerites, « un seigneur accompagné de beaucoup
de vertu, de prudence et de bonté, et qui parlait bien le français ;
agréable de sa personne, honorable, magnifique et de compagnie fort
agréable. »
Le fait est qu'il
y avait dans toute la personne du prince de Liège, si sérieux et
rigide qu'il pût être, un charme attirant. Les historiens s'accordent
à vanter l'éloquence
persuasive qui lui valut plus d'une fois, sinon de mettre fin aux
graves conflits dans lesquels il fut engagé, du moins de rendre
l'opposition moins raide et moins impatiente d'en venir à ses fins. On
le savait d'ailleurs attaché au pays, et plein de cœur pour le pauvre
peuple : c'est ainsi que dans une année de disette, il dépensa 30,000
florins pour procurer aux indigents du pain à bon marché. Sa grandeur
d'âme était au niveau de sa générosité : il savait résister et se
montrer au besoin inflexible ; mais il savait aussi oublier. Il mourut
en paix et tout porte à croire qu'il fut sincèrement regretté : il
méritait de l'être. Son corps fut déposé dans le chœur de Saint-Lambert, à droite du maître-autel. On grava sur son tombeau une
épitaphe élogieuse : « Ses ennemis, qui n'étaient autres que ceux de sa
religion et de sa patrie, y lisait-on, ont été forcés de respecter
son mérite, et d'avouer qu'il avait surmonté l'envie par sa magnanimité, par la supériorité de son génie et la solidité de sa
vertu. »
Liège doit à
Groesbeck l'institution d'un Mont-de-piété. Ce fut aussi sous
son règne qu'on y établit la première
verrerie.
Rappelons encore
qu'il réunit à ses Etats, par achat, la châtellenie de Couvin, et que
le 18 décembre 1570, par arrêt de la salle de Curange, le comté de
Hornes fut réuni au comté de Looz, comme fief tombé en caducité.
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