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ERNEST DE
BAVIERE, 89e évêque de Liége, fils d'Albert V, duc des deux Bavières
et comte palatin du Rhin, et d'Anne d'Autriche, fille de l'empereur
Ferdinand Ier, naquit le 17 décembre 1554 et mourut le 17 février
1612, au château d'Arnsberg en Westphalie. Le cumul des dignités
ecclésiastiques n'était pas rare à cette époque ; Ernest nous en
fournit un curieux exemple. Pourvu de l'évêché de Freisingen
dès l'âge de onze ans (1565), il obtint en outre, en 1575, celui de
Hildesheim ; le 30 janvier 1581 (1), il fut élu évêque et prince de
Liège ; le 11 février suivant, prince-abbé de Stavelot, et dans le
courant de la même année, prévôt de Magdebourg ; le 23 mai 1583, archevêque-électeur de Cologne ; enfin, évêque de Munster en 1585, en
remplacement de Guillaume de Meurs, duc de Clèves et de Juliers, qui
venait de renoncer à son diocèse pour se marier. C'est ainsi que
l'appât du pouvoir temporel introduisait des abus dans le régime de
l'Eglise ; ajoutons que notre prélat quitta ce monde sans avoir été
sacré.
Son prédécesseur
à Liége n'avait pas eu un règne paisible. Les religionnaires levant
partout la tête ; la neutralité
perpétuelle
du pays, quoique garantie par les grandes
puissances voisines (traité de Senlis, 23 mai 1493), méconnue en
toute occasion par les gens de guerre ; les Liégeois jaloux de se gouverner
eux-mêmes et intentant un procès à leur prince pour la garde des clefs
de la cité, ville libre et impériale : autant de sombres nuages
à l'horizon. Voyant approcher sa dernière heure, Gérard de Groesbeek
(voir ce nom) résolut d'assurer l'avenir en recommandant au Chapitre
cathédral un chef d'Etat assez puissant pour se faire respecter des
étrangers et, d'autre part, assez ferme pour tenir en bride un peuple
turbulent. Il fit choix d'Ernest de Bavière qui, par son caractère,
comme par son rang et ses alliances, répondait en effet plus que tout
autre à l'idéal qu'il avait conçu. Cependant à peine le siège fut-il
vacant, que deux concurrents redoutables se présentèrent : d'un côté,
François de Valois, duc d'Anjou et d'Alençon, frère du roi de France
Henri III ; de l'autre, l'archiduc Mathias, appuyé par les Etats des
provinces confédérées établis à Anvers, par le Conseil de Brabant et
par les Etats inférieurs réunis à Delft, ceux-ci agissant auprès des
bourgmestres. Alexandre de Parme députa le conseiller Vanderburch à
Liège, pour engager le Chapitre à éconduire ces prétendants ; sa
démarche réussit, mais sans profit pour l'Espagne. Le chanoine Charles
d'Oyembrugge de Duras se rendit en Allemagne, dans le but de décider
le protégé de l'évêque défunt à partir sur-le-champ pour Liège et à
venir en personne se recommander à ses collègues. Ernest arriva le 24
janvier 1581, et aussitôt toutes les voix lui furent acquises. Ce fut
le signal d'une allégresse générale : aux espérances que faisait naître
la haute position du nouveau prince se joignaient les séductions de
son éloquence et de ses manières ; nul ne songeait alors qu'un
souverain pour qui la principauté de Liégé n'était, en définitive,
qu'une possession accessoire, pourrait, tôt où tard, dans des
circonstances données, trouver gênantes les libertés publiques et en
faire bon marché. On sut plus tard à quoi s'en tenir (voir les
articles FERDINAND et MAXIMILIEN-HENRI de Bavière).
Tous les historiens liégeois se sont
plu à décrire, d'après Jean Polit (voir ce
nom), historiographe et poète officiel, les fêtes splendides du 15
juin 1581, date de la Joyeuse entrée d'Ernest (2). Le prince, parti le
matin de Visé, fut reçu au rivage de Coronmeuse par les officiers de
la cité et conduit à la cathédrale en grand cortège. Les bourgmestres
lui présentèrent les clefs magistrales ; mais il eut soin de les leur
remettre aussitôt : Vous les avez toujours gardées, dit-il,
et j'ose espérer que vous les garderez toujours loyalement. La
porte de la ville (Saint-Léonard) ne s'ouvrit, d'après cela, que sur
une injonction consulaire. Pendant le trajet, le prince n'eut pas à
prêter moins de quatre serments : d'abord il promit de respecter les
anciennes Paix, notamment celle de Fexhe (de 1316) ; ensuite
les arbalétriers lui ayant présenté leur drapeau, il s'engagea
à ne point les troubler dans leurs privilèges séculaires ; en présence
des échevins, il jura de faire rendre la justice selon les coutumes et
usages du pays ; enfin, parvenu à l'église Saint-Lambert, i1 acheva de
se lier en adhérant à une capitulation écrite où étaient nettement
résumés, en quelques articles, les points fondamentaux du droit public
liégeois. Les Etats s'assemblèrent le même jour : il les remercia
respectueusement, puis leur demanda de continuer à prélever la
contribution extraordinaire de 12,000 florins décrétée pour la
réparation des places fortes. Les trois ordres y consentirent pour
deux ans, et incontinent le don gratuit d'usage fut offert à
l'évêque. Les cérémonies de l'inauguration et du serment se
répétèrent les jours suivants dans les bonnes villes ; notons
en passant qu'Ernest fut le dernier prince qui alla s'y faire
reconnaître. Il rapporta de cette tournée, dit M. Henaux, les
impressions les plus défavorables : élevé dans la féodale Allemagne,
il ne comprenait rien à l'attitude de ses sujets des rives de la
Meuse ; an lieu de lui montrer une humble
soumission, ils n'avaient parlé que de leurs libertés, de leurs
franchises, de leurs droits. La lutte était imminente : le procès des
clefs, que le prélat semblait avoir terminé le jour de sa réception,
fut même recommencé sur nouveaux frais.
Mais, comme il était à prévoir, ce
furent là les moindres préoccupations d'Ernest : les affaires du
dehors absorbèrent de plus en plus son attention. Après avoir pris des
mesures sévères contre les soldats vagabonds et les gens de rapine qui
fourmillaient dans le pays, il se rendit dans le pays rhénan sur
l'invitation de l'empereur, pour affaires de religion. En avril 1581,
il avait déjà été envoyé en qualité de commissaire impérial à
Aix-la-Chapelle, où les calvinistes, formant un parti puissant,
réclamaient avec énergie le libre exercice de leur culte : c'est de là
qu'il était venu se faire inaugurer à Liége. L'année suivante, ce ne
fut plus seulement à des difficultés locales qu'il eut à faire face.
Gebhard Truchsess, archevêque de Cologne, devenu éperdument amoureux
de la belle chanoinesse Agnès, fille du comte Georges de Mansfeld,
venait d'embrasser le calvinisme et de contracter mariage, mais n'en
prétendait pas moins conserver son électorat. Une diète s'ouvrait
justement à Augsbourg ; beaucoup de princes protestants y siégeaient ; Gebhard
crut pouvoir compter sur leur appui. Le sénat et le
chapitre de Cologne s'émurent ; à la suite d'une entrevue secrète
avec Ernest, qui faisait aussi partie de l'assemblée et y déployait
une activité influente, ils opposèrent à l'archevêque apostat une
résistance inébranlable. L'empereur et le pape, de leur côté,
n'étaient pas sans éprouver de vives inquiétudes. Si Gebhard
persistait dans sa défection, non seulement on pouvait craindre de
voir les provinces du Rhin se détacher de la vieille Eglise, mais sur
les sept électeurs il ne resterait plus que trois catholiques : la prépondérance de Rome et de la
politique de Charles-Quint serait donc compromise en Allemagne! Tous
les efforts ayant échoués auprès de Truchsess, une sentence d'excommunication et de
déposition fut solennellement lancée, et le 23 mai 1583, ainsi qu'on
l'a dit plus haut, Ernest fut élu, à l'unanimité, archevêque et
électeur de Cologne. Il ne put toutefois être inauguré que l'année
suivante : Truchsess tenait la campagne et avait noué des alliances,
entre autres avec le palatin Jean-Casimir. Le Bavarois leva des
troupes à Liège ; leur bravoure et l'habileté de leur commandant,
Herman de Linden, contribuèrent pour une large part à faire tomber en
son pouvoir les principales forteresses de la principauté. Les
luthériens finirent pourtant par se fatiguer de soutenir un prince qui
avait préféré la doctrine de l'Eglise réformée à la confession
d'Augsbourg : abandonné à lui-même, l'époux d'Agnès se vit réduit à
chercher un refuge à Delft, où l'assassinat du Taciturne acheva de le
déconcerter. Elisabeth refusa de l'accueillir en Angleterre ; il
reparut sur les bords du Rhin, rentra même un instant dans Bonn, mais
ne put s'y maintenir, et après avoir perdu Rheinberg, son dernier
boulevard, alla mourir oublié en Hollande, le 21 mai 1601 (3).
La guerre de Cologne et la prise de
possession de l'évêché de Munster ne permirent pas à Ernest, jusqu'en
1586, de faire de longs séjours à Liège. Quelques faits importants se
rattachent néanmoins à cette première période de son règne :
l'établissement définitif des jésuites dans la cité, l'adoption du
calendrier grégorien, la publication du concile de Trente. Quelques
Pères de la compagnie de Jésus s'étaient installés à Liège dès 1566
(4), sous Gérard de Groesbeek ; leurs prédications les avaient mis en
renom ; ils passaient du reste pour de simples missionnaires. Les
princes-évêques leur réservèrent bientôt un autre rôle. Les
Hiéronymites ou Frères de la vie commune tenaient
depuis longtemps dans l'Ile aux Hochets, à l'endroit même où s'élève actuellement
l'Université, des écoles populaires et un collège d'humanités qui
avait jeté un certain éclat ; mais soit que leur institution fût tombée
en décadence, ainsi qu'on l'a prétendu pour justifier la mesure dont
ils furent l'objet, soit que leurs tendances ascétiques et anti-scolastiques les eussent rendus suspects (5), leurs jours furent
bientôt comptés. Gérard avait songé sérieusement à les remplacer par
les Jésuites ; il n'eut pas le temps de donner suite à son projet ; l'un
des premiers soins d'Ernest fut de le réaliser. Le 10 novembre 1581,
les Jésuites obtinrent les locaux des Fratres et
les revenus y attachés ; le 1er janvier suivant, ils
commencèrent à desservir leur nouveau temple ; le 30 avril s'ouvrirent
les classes. Ernest regagna l'Allemagne en pleine sécurité : la
défense de l'orthodoxie était désormais confiée à une milice
vigilante, et l'éducation qu'allait recevoir la jeunesse répondait de
l'avenir.
L'affaire du calendrier ne put être
réglée qu'en 1583, par la suppression de dix jours ; on passa
immédiatement du 2 au 12 novembre.
La publication du concile de Trente se
fit dans des circonstances toutes particulières. Une partie du clergé
s'y opposait, alléguant que certains canons portaient atteinte aux
libertés et aux prérogatives de l'Église liégeoise. Au commencement de
novembre 1585, le prince étant absent, arriva tout d'un coup à Liège
Jean-François Bonhomme, évêque de Verceil, en qualité de nonce
apostolique. Son premier devoir fut d'assembler un synode. Il s'y éleva
énergiquement contre les abus qui s'étaient glissés dans l'Église. Le
meilleur moyen de combattre les hérétiques, s'écria-t-il, c'est de ne
pas mériter leurs reproches ! Le trafic honteux des bénéfices, les
confidences simoniaques, les mariages clandestins, les dérèglements
des ecclésiastiques devaient sans retard faire place à l'observance
rigoureuse des décrets du concile. Plusieurs chefs de collégiales essayèrent de protester ou
demandèrent, du moins, des modifications aux articles qu'ils
regardaient comme leur portant préjudice. Le nonce déclara qu'il ne
pouvait toucher à une seule décision d'un concile œcuménique ; il fut
convenu qu'on en référerait à Rome. Le pape ne répondit pas ; dans
tous les cas, sa réponse ne fut point attendue. L'évêque de Verceil
considéra purement et simplement les canons comme adoptés ; l'année
n'était pas écoulée que déjà ils étaient mis en vigueur. Vainement les
dissidents manifestèrent leur surprise.
«
Je vous ai pris par finesse
» ,
répliqua le nonce, faisant allusion à une parole de saint Paul. Bon
gré, mal gré, il fallut s'incliner. Ernest s'empressa de venir à la
rescousse en renforçant les tribunaux ecclésiastiques : quelques
condamnations de clercs convaincus de mauvaises mœurs ou de simonie
suffirent pour imposer silence aux derniers récalcitrants.
Pendant tout ce temps, la principauté,
toujours privée de la présence de son chef, resta exposée aux
brigandages des soldats étrangers. Quand les Etats représentèrent aux
officiers espagnols que le pays était neutre, on leur répondit :
Nécessité fait loi. Les Hollandais et les Français, au nord et au sud,
n'étaient pas plus traitables. On eut pourtant un peu de répit sur la
fin de 1586, Ernest étant rentré à point pour s'occuper d'affaires
militaires. Mais les progrès des religionnaires vinrent alors lui
causer de nouvelles inquiétudes : il résolut d'engager une lutte à
outrance. D'abord il obtint des Etats que les officiers publics, le
jour même de leur élection, jureraient désormais fidélité à l'Église
romaine ; tous les habitants devaient pratiquer ouvertement le
catholicisme, et il était ordonné à ceux qui refuseraient de se
soumettre, de quitter le pays dans un délai donné. Ces mesures furent
complétées en 1589 par un décret confiant au vicaire général la
surveillance des écoles et des livres classiques, et par
l'établissement de la censure ecclésiastique sur la presse et sur les
spectacles. En même temps, comme il y avait pénurie de prêtres, Ernest
institua deux séminaires, l'un à Saint-Trond, pour les humanités,
l'autre à Liége, pour la philosophie et la théologie, d'après le plan
prescrit par le concile de Trente. Le séminaire de Liège devait être
entretenu au moyen d'une contribution d'un demi-patar (3 c.)
par muid de revenu, prélevée sur le clergé ; mais celui-ci invoqua,
pour s'exonérer, les malheurs du temps, si bien que l'entretien des
séminaristes ne put être assuré qu'en 1592, par l'accession à leur
établissement des biens de l'hôpital de Saint-Mathieu, dit à la
Chaîne. Le séminaire ou Collège de Liège, annexé en 1605 à
l'université de Louvain, dut aussi sa fondation à Ernest de Bavière.
Ce zèle pour l'orthodoxie, cette
générosité prévoyante n'empêchèrent pas Ernest d'être desservi à Rome.
Mandé auprès du souverain pontife en vertu d'une mesure générale, pour
rendre compte de l'administration de ses diocèses, il avait cru
pouvoir se dispenser de franchir les Alpes ; on lui reprochait, en
outre, d'ajourner indéfiniment son entrée dans les ordres. Il se fit
défendre par un ambassadeur qui n'épargna ni excuses ni promesses :
l'affaire n'eut pas de suite ; elle n'eut pour effet que d'exciter le
prince à redoubler de rigueur envers les réformés, nonobstant les
réclamations et les menaces des Etats de Hollande.
Ceux-ci n'entendaient pas abandonner la
cause de la liberté dé conscience : l'occasion allait les servir. Ernest
dut se rendre, en 1594, à la diète de Ratisbonne, où sa parole
toujours écoutée et ses qualités politiques le rendirent si utile,
qu'il reçut des compliments du pape et que l'empereur refusa de le
laisser revenir à Liége, bien que sa présente y fût plus que jamais
nécessaire. Les Italiens au service du gouverneur des Pays-Bas, ne
touchant pas leur solde, s'étaient mis à rançonner les Liégeois, qui
n'en pouvaient mais ; d'un autre côté la guerre allait éclater entre la
France et l'Espagne, affaiblie par la mort récente d'Alexandre Farnèse
: la principauté se voyait exposée à tous les dangers. C'est ce moment que les Hollandais choisirent
pour tenter un grand coup. Pour assurer leurs communications avec les
troupes d'Henri IV, répandues dans le Luxembourg et le Namurois, ils
résolurent de s'emparer par surprise de la citadelle de Huy. Un
certain Henri Worsen de Hasselt, surnommé Grevesse (6),
se laissa gagner par Haraugier, gouverneur de Bréda, se chargea de
l'expédition et commença par se lier avec le commandant de la place,
ce qui lui permit d'étudier les lieux. Le 7 février 1595, une escalade
nocturne le mit en possession du château : il n'avait eu besoin que de
trente hommes. L'évêque, enfin de retour d'Allemagne, envoya aussitôt
des milices au secours de la ville consternée ; mais Grevesse avait
prévenu Haraugier, qui somma les Hutois de se rendre. La capitulation
fut violée, les environs ravagés par les Hollandais. Ernest protesta
sans succès, et par la force et par les moyens diplomatiques ; les
Espagnols intervinrent, reprirent la ville et le château,
n'épargnèrent pas les violences et parurent d'intention de garder leur
conquête. Ernest ne put recouvrer Huy qu'à des conditions onéreuses.
Les habitants en pâtirent ; un édit les dépouilla d'une partie de leurs
privilèges, sous le prétexte qu'ils s'étaient livrés trop facilement
aux soldats des Provinces-Unies. Huy renfermait effectivement beaucoup
de protestants, circonstance qui avait enhardi Haraugier.
Immédiatement après la reddition, cent deux personnes furent
condamnées comme suspectes d'hérésie ; les dissidents disparurent
depuis lors de la ville, mais pour se répandre dans le plat pays ou se
réfugier à Liège même. Ernest, sérieusement ému, prescrivit
l'exécution rigoureuse des édits de 1589 et renforça les ordres
religieux. L'épuration s'accomplit également dans diverses petites
villes, dont l'industrie se trouva compromise par l'émigration des
ouvriers protestants. Enfin la terreur rétablit le calme ; l'électeur
put songer à rentrer à Cologne, où il jugea opportun de se donner un
coadjuteur. Il obtint ce titre pour son neveu
Ferdinand, âgé seulement de onze ans.
Ernest ne se montra pas seulement
inexorable envers les dissidents : les annales judiciaires de son
règne contiennent d'autres sombres épisodes ; payat-il son tribut aux
superstitions de l'époque, ou peut-être, ainsi qu'on l'a supposé,
affecta-t-il de considérer comme des sabbats diaboliques
les conventicules nocturnes des sectaires? Toujours est-il que
ce fut sous son administration qu'on commença à instruire des
procès de sorcellerie. Rien de plus triste et de plus stupide que
les détails qui nous ont été transmis par l'inquisiteur Chapeauville
sur ces odieuses enquêtes, où la terreur arrachait l'aveu de crimes
imaginaires. Le P. Bouille n'ose y insister.
Des troubles occasionnés par de
nouveaux impôts sur les denrées, décrétés par les bourgmestres sans le
consentement des métiers, rappelèrent Ernest à Liège en 1598. Il
reconnut le bien-fondé des réclamations populaires ; tout s'apaisa pour
un temps. Mais inopinément surgit une question des plus graves, la
question électorale.
D'après le règlement de Heinsberg, en
vigueur depuis près de deux siècles, les bourgmestres étaient nommés
par 32 électeurs, choisis, dans les chambres des métiers, par les
commissions de la cité, un électeur dans chaque chambre. Ce système
ouvrait la porte à des intrigues, à des tentatives de corruption de
toute sorte : une réforme était devenue urgente. En 1603, Ernest eut
l'idée d'accorder aux métiers une part d'intervention plus directe
dans les élections. Il décréta d'abord que tous les bourgeois majeurs,
résidant à Liège ou dans la banlieue, seraient désormais de plein
droit membres des métiers ; ensuite (règlement du 14 avril), que tous
auraient voix dans les assemblées et pourraient être directement élus
aux offices municipaux ; quant aux bourgmestres, que trois bourgeois
seraient désignés par le sort dans chaque chambre ; que ces
trois bourgeois (96 en tout) en choisiraient trois autres, un
trente-deux et deux jurés, par voix de ballottage, et
que les trente-deux se réuniraient tout de suite à l'hôtel
de ville pour y dresser, à huis clos, une liste de candidats, laquelle
liste serait communiquée aux vingt-deux commissaires, siégeant
dans la salle voisine. Les vingt-deux avaient pour mission d'épurer
cette liste qui, par parenthèse, ne devait contenir aucun nom suspect d'hérésie ; finalement les trente-deux choisissaient les
bourgmestres, à la majorité des voix, parmi les candidats non récusés.
Un bourgmestre ne pouvait être réélu qu'après un intervalle de quatre
ans. Ces mesures démocratiques furent bien accueillies, mais il semble
qu'elles n'apportèrent aucun remède aux abus dont on s'était plaint,
au contraire : on dut en venir, vers 1610, à la ressource extrême d'un
appel à Vienne, chaque élection donnant lieu
«
à des scènes tumultueuses
et souvent sanglantes
» . Trois ans plus tard, sous l'évêque
Ferdinand, l'empereur Mathias ordonna le rétablissement du règlement
de Heinsberg, sauf quelques modifications ; mais ce qui satisfit les
uns mécontenta les autres. L'ordonnance impériale ne fut pas même
respectée. Le P. Foullon n'a pas tort de considérer l'essai
infructueux d'Ernest, en présence des prétentions exagérées des partis
et de leurs manœuvres peu scrupuleuses, comme ayant donné lieu aux
regrettables événements qui remplirent le règne de son successeur.
L'état noble avait compris jusque-là non-seulement
tous les gentilshommes de race, mais encore tous les possesseurs de
fiefs. C'était un corps nombreux et jaloux de ses prérogatives.
Ernest résolut de le réduire à sa plus simple expression et de le
séparer nettement du peuple, en n'admettant à
l'avenir aux Journées d'état que les nobles à quartiers.
Jean-Louis d'Elderen (voir ce nom), à la fin du siècle suivant,
s'engagea plus avant encore dans cette voie dangereuse.
On dirait qu'Ernest, dont la ligne de conduite ne s'explique
pas toujours aisément, se laissa influencer par ses ministres, tantôt
dans un sens, tantôt dans un autre.
Tout en vaquant aux affaires de ses principautés, tout en étreignant les
protestants de sa main de fer, tout en poursuivant d'actives
négociations tantôt avec le roi de France, tantôt avec ses autres
voisins, pour délivrer le pays de Liége des brigandages de la
soldatesque, notre prélat trouvait le temps de s'abandonner à son goût
pour les sciences. Poursuivit-il la recherche du grand œuvre,
ajouta-t-il foi aux rêves de l'astrologie? Nous laisserons la
responsabilité de ces suppositions aux historiens qui les ont émises.
Ce qu'on sait, c'est qu'il entretenait dans son palais d'Outre-Meuse
deux astronomes, Gérard Stempel de Gouda et Adrien Zelst, qui
rédigèrent à son intention et sous son patronage un Traité de
l'astrolabe (7), et que, d'autre part, son médecin P. Gherincx (voir ce nom) lui enseigna la chimie. Lui-même analysa les
eaux de la Fontaine de Pline, près de Tongres. Le temps lui
manqua pour donner suite au projet du poète Dominique Lampson, qui lui
avait conseillé, dans une pièce de vers latins
«
dignes d'Ovide
», dit Villenfagne, de décorer ladite fontaine
«
par un monument d'une belle
architecture
». Il n'est
pas probable cependant que Tongres eût détrôné Spa, dont la réputation
s'étendait dès lors jusqu'en Moscovie.
Ernest rendit aussi des services à
l'exploitation des mines, entre autres à celle de la calamine, du
soufre et de l'alun, et au traitement de la couperose. D'autre part, à
l'exemple de ses derniers prédécesseurs, il tint à honneur de protéger
les lettres et les arts. Erudits et poètes humanistes continuèrent, à
sa cour, d'habiller leurs pensées à la romaine : le français gagna
pourtant du terrain ; on tourna volontiers des sonnets ; on aborda même
les sujets politiques, mais avec une précaution extrême, car la
censure avait les cent yeux d'Argus. Des poètes tonsurés (ils
l'étaient presque tous) ne pouvaient guère songer non plus à célébrer
l'amour : de là une certaine sécheresse dans les compositions
liégeoises de ce temps ; leurs auteurs sont des courtisans ou des chercheurs
de concetti (voir Peetermans et Helbig, Fleurs des poètes
liégeois. Liége, 1859, in-12). Les salons du prince furent surtout
fréquentés par les héritiers des latinistes de la renaissance : il
suffit de citer Laevinus Torrentius, Dominique Lampson, Juste Lipse et
Langius. Quant à Ernest, malgré toutes ses sévérités, c'était un
prince mondain, très-mondain même, s'il en faut croire Henri IV, le
roi Vert-Galant, qui disait de lui :
«
Mon cousin de Liège me ressemble
jusqu'à la ceinture.
»
Ernest avait des défauts, mais aussi
des vertus : il était éminemment charitable, et à ce titre on doit
beaucoup lui pardonner. Une société de gens aisés s'était formée à
Liége, tout à la fin du XVIe siècle, dans le but de fonder et
d'entretenir un hospice pour les pauvres malades (l'hôpital de la
Miséricorde). Les fonds manquèrent, les dettes s'accrurent ; sans
la générosité du prince, qui fit libéralement cession du beau palais
et des jardins spacieux qu'il avait acquis à grands frais dans le
quartier d'Outre-Meuse, l'établissement à peine installé aurait du
fermer ses portes. Telle est l'origine de l'hôpital de Bavière,
aujourd'hui comme au temps du P. Bouille
«
le plus peuplé et le plus riche de la
cité
», mais devenu tout à fait insuffisant, (8). Sa première
institution date de l'an 1600 (de 1606, selon Fisen).
Les opinions ou les passions des
historiens ont influé sur les jugements qu'ils ont portés sur Ernest.
Les uns l'exaltent pour avoir arraché les provinces rhénanes et
notamment la ville d'Aix-la-Chapelle au protestantisme, pour avoir
extirpé l'hérésie du pays de Liège, pour avoir discipliné son clergé
tout en se montrant jaloux des immunités ecclésiastiques ; les autres
n'ont en vue que son intolérance et l'attribuent à son intérêt plutôt
qu'à ses convictions, considérant qu'il ne se décida jamais à se faire
ordonner prêtre et que sa vie privée ne fut pas tout à fait exemplaire. Le jésuite Foullon rapporte une
légende qui le place en purgatoire ; nous ne serons pas plus sévère que
lui, si nous avons égard aux illusions et aux préjugés du siècle où il
vécut. Il serait injuste, à notre sens, de ne pas le croire sincère ;
mais il ne fut pas en vain le contemporain de son cousin Philippe II,
et, d'un autre côté, l'on ne saurait méconnaître qu'il est toujours
malheureux pour un peuple d'être soumis à des gouvernants étrangers
qui n'ont pas une juste idée de son véritable esprit.
Ernest mourut pieusement, témoignant un
grand repentir de ses fautes. Il fut inhumé dans la cathédrale de
Cologne (chapelle des Trois Rois). On lit sur son sarcophage :
Ernestus Bavarorum dux inclytus,
archipraesul Coloniensis et princeps elector, religionis ac publicae
pacis Assertor, Patriae Pater laudabilis, hoc tumulo gloriosam
praestolatur resurrectionem, devotis quondam sui gregis se commendans
precibus.
Electus 23 maii 1583. Obiit 17 februarii anno 1612.
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