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Ferdinand de Bavière


 

 

 

 

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Ferdinand de Bavière (1612-1650). Gravure par Crispin de Pas.
Bruxelles, Bibliothèque royale Albert Ier, Cabinet des estampes

 

 

 

 

Alphonse Le Roy
Biographie nationale T. VII, pp. 12 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

FERDINAND DE BAVIERE,
XCe évêque de Liége, né le 7 octobre 1577, mourut subitement au château d’Arnsberg le 13 septembre 1650. Il était le quatrième fils de Guillaume V, dit le Jeune, duc de Bavière-Munich, comte palatin du Rhin, et de Renée de Lorraine. Comblé de titres et de bénéfices dès son enfance pour ainsi dire, il fut d’abord grand prévôt de Cologne, de Strasbourg et de Berchtelsgaden, puis, sur la présentation du chapitre métropolitain de la première de ces villes, nommé, en 1595, coadjuteur de son oncle Ernest, archevêque-électeur (1). Celui ci, qui gouvernait en même temps l’église de Liége, obtint pour lui, le 23 février 1601, la même faveur du chapitre de Saint-Lambert ; des démarches analogues réussirent également à Munster, à Hildesheim et a Paderborn, si bien que Ferdinand se vit en perspective titulaire de cinq évêchés, sans compter l’abbaye de Stavelot. Toutes ces dignités lui échurent en 1612. Quelques historiens prétendent qu’à cette époque le chapitre de Saint-Lambert l'élut a l' unanimité ; c'est une inadvertance : la succession du prélat défunt lui avait été réservée ; l' élection du 18 février le pourvut simplement d'un canonicat (2). Ferdinand prit possession de la principauté épiscopale de Liége le 12 mars, jura la capitulation dressée par le chapitre et désigna sans retard les hauts fonctionnaires de l’Etat. Au bout de peu de jours, il se rendit à Francfort pour y assister au couronnement de l’empereur Mathias ; on ne le revit à Liége que le 17janvier 1613, date de sa Joyeuse entrée, laquelle fut célébrée avec autant de pompe que celle d’Ernest (3)

   Ferdinand résida presque toujours en Allemagne, où il vit commencer et finir la fameuse guerre de Trente ans. Nous ne pouvons l’y suivre : la part qu’il prit aux affaires de Liége nous intéresse seule ici. Disons-le tout d’abord, les rares apologistes de ce prince sont eux-mêmes forcés de convenir que les annales de la cité n’ont pas eu à enregistrer un règne plus désastreux que le sien. Dans quelques circonstance graves, il ouvrit en personne la journée des Etats ; mais le plus souvent, gouvernant le pays par correspondance et s’en rapportant à son conseil privé, il ne fut pas en mesure d’apprécier les ménagement qu’il devait à un peuple jaloux de ses antiques libertés et peu disposé, en somme, à servir d’instrument à la politique allemande. La France, aux aguets, mit à profit cette situation pour se créer à Liége un parti puissant : finalement la guerre civile éclata, persistante et acharnée, pour n’aboutir, sous le règne suivant, qu’au triomphe de l’absolutisme sur la démocratie épuisée.

   Les premiers conflits furent provoqués par le rétablissement du règlement de Heinsberg sur les élections magistrales : les péripéties en ont été résumées dans les articles BEECKMAN et ERNEST DE BAVIÈRE. Ajoutons seulement que dès le 23 juillet 1613, à la veille des comices, Ferdinand souleva, de la part des bourgmestres, une opposition violente en publiant un mandement où des peines sévères étaient comminées contre ceux qui s’aviseraient de troubler l’ordre public, ce qui ne s’était vu que trop fréquemment en pareille circonstance. La mesure pouvait être bonne en elle-même ; mais on contestait au prince le droit de la prendre seul : le conseil en vota l’annulation. Cette résistance inattendue irrita d’autant plus le nouveau souverain, qu’il se tenait pour sûr que les bourgmestres avaient encouragé le tiers à refuser un impôt de cinq patars sur les voirières (fenêtres), tout récemment demandé aux Etats. Il se dit qu’Ernest avait agi imprudemment, en faisant de larges concessions aux métiers dans son règlement de 1603 ; que l’autorité suprême resterait paralysée tant qu’elle ne recouvrerait pas l’influence directe que le règlement de 1424 lui avait assurée dans les élections ; enfin, que l’empereur seul était assez puissant pour ordonner le retour à l’ancien ordre de choses. Mathias obtempéra sans hésitation au désir du prélat ; mais le peuple ne fit nulle attention au rescrit impérial : les élections de 1614 eurent lieu dans la forme adoptée en 1603. Nouveau diplôme, accueilli comme le précédent. Alors Ferdinand passa le Rubicon : accumulant griefs sur griefs, il dénonça les bourgmestres à la chambre impériale de Spire. Pouvait-il tolérer
que Liège s'arrogeât les privilèges d'une ville libre de l'empire, qu'elle subordonnât au consentement de ses magistrats la publication des mandements du prince, que le tiers état fût convoqué sans que l'autorité principale eût rien à y voir? Liège se posait en république, ni plus ni moins (le mot y est). Mais la chambre de Spire n'avait pas l'habitude de se décider promptement : l'affaire traîna en longueur jusqu'en 1628, et dans l'intervalle, sous l'empire d'autres préoccupations, on se contenta, dans les deux camps, de faire la guerre d'escarmouches.

   Tantôt le tiers état, comme du temps d'Ernest, s'oppose à la réforme des tribunaux, au nom des droictures, statuts, paix faictes et privilèges du pays ; tantôt il prétend que le clergé doit intervenir pour un tiers dans toutes les dépenses publiques. Les deux premiers ordres consentent à un pécul sur le vin et la bière et à 1/60 sur les marchandises exportées : bon gré mal gré, il faut solder les garnisons de Huy, de Dinant, de Bouillon et de Stockhem, si l'on veut garantir la principauté contre les incursions des soldats étrangers ; mais le tiers état est en défiance et ne consent qu'en maugréant à une transaction (septembre 1616). A mesure qu'on approche du 9 avril 1621, c'est-à-dire de l'expiration de la trève de douze ans conclue entre les Provinces-Unies et les archiducs, une vague inquiétude gagne de plus en plus les esprits. On prend au sérieux les révélations d'un nommé Hersin, qui prétend avoir éventé une conspiration contre la religion catholique. L'indépendance même de l'Etat liégeois serait menacée : des traîtres auraient l'intention de le livrer à la Hollande. Grand émoi ; les Etats s'adressent au conseil privé, qui se montre incrédule et ordonne aux échevins de mettre le dénonciateur en jugement : Hersin fut pendu le 4 octobre 1620. Les historiens n'ont pas éclairci cette affaire ; M. Henaux croit pouvoir supposer que la conjuration n'était qu'une imposture, imaginée « pour découvrir les partisans de la liberté religieuse » ; il lui parait naturel d'inculper l'évêque. Quoi qu'il en soit, celui-ci saisit l'occasion pour multiplier les établissements monastiques. Les couvents d'hommes étaient déjà nombreux ; bientôt les couvents de femmes ne le furent pas moins : « L'on met depuis l'année 1618 jusqu'en 1620 inclusivement, dit Bouille (III, 150), les admissions dans la ville des religieuses ursulines, puis des augustines, des carmélites déchaussées, des célestines, bénédictines, dominicaines, franciscaines, capucines, récollectines, conceptionistes, urbanistes, tertiaires, qui s'épandirent aussi dans les autres lieux du pays. » A vrai dire, ce n'est pas cette recrudescence de zèle qui rendit le prince impopulaire : la création de la Confrérie du Saint-Sacrement par le nonce Albergati, dès 1613, avait été vue d'un bon œil dans le public ; et les actes du synode de 1618, présidé par Ferdinand en personne, mirent en vigueur les prescriptions du concile de Trente sur l'administration et la discipline ecclésiastiques, sans que personne s'en inquiétât en dehors du clergé, qui pour la seconde fois invoqua vainement ses privilèges (voir l'article ERNEST). Sur le terrain religieux, la ferveur du pouvoir laïque ne le cédait pas, ce semble, à celle de l'évêque : nous voyons les bourgmestres de 1620 décrété que nul ne sera reçu bourgeois qu'après avoir prêté, entre leurs mains, serment de maintenir et observer la sainte foy catholicque, aposiolicque et romaine. Malgré tous les efforts d'Ernest, il y avait encore des protestants dans le pays ; l'inquiétude qu'inspiraient leurs relations au dehors explique cette mesure, autant peut être que le fait que l'esprit de tolérance n'était pas encore entré dans les mœurs.

   Aussitôt la trêve expirée, les Espagnols traversèrent un coin du territoire liégeois pour se rendre à Maestricht ; d'autre part, Ferdinand, comme électeur de Cologne et prince-évêque de Munster, envoya des troupes de ces contrées au secours d'Isabelle, qui assiégeait Berg-op-Zoom. Les Hollandais prétendirent que Liége foulait aux pieds les conditions de sa neutralité :  ils réclamèrent une indemnité de 50,000 rixdales, payable dans la quinzaine, sous peine d'exécution militaire. L'électeur s'expliqua, obtint un délai et convoqua sans retard les Etats. Il fallait de l'argent : le tiers fit la sourde oreille. Même insuccès en 1624 ; alors, sur les instances du prince, trois commissaires impériaux furent envoyés à Liège. La solution qu'ils proposèrent était malencontreuse : proclamer que désormais « le consentement de deux Etats sanctionné par le prince aurait force de loi », ce n'eût été rien de moins que bouleverser de fond en comble la constitution liégeoise (4) ; une semblable tentative avait déjà eu lieu au commencement du règne d'Ernest. Les commissaires en furent donc pour leur peine ; heureusement les Etats transigèrent sur la question d'argent : ils autorisèrent un emprunt et mirent des fonds à la disposition de Ferdinand, à titre d'avances. Ce sacrifice était d'autant plus douloureux qu'on traversait une période de misère, presque de disette : le clergé dut faire des distributions de grains au peuple, et engager les nobles et les riches à suivre son exemple.

   Dévoué aux intérêts de la ligue catholique allemande, le prélat-électeur ne s'arrêta pas en chemin :  il faillit compromettre de nouveau la nationalité liégeoise en autorisant le général Wallenstein à recruter 6,000 volontaires dans la principauté. Les Etats n'échappèrent au danger qu'en décidant le commandant des nouveaux régiments à prendre ses quartiers d'hiver au delà des frontières, ce qui leur coûta gros. Il fallut également payer très cher l'éloignement des troupes croates, qui se disposaient à venir vivre aux dépens du pays ; c'est-à-dire de rapines.

   C'est au milieu de ces pénibles conjonctures que la question des élections fut remise sur le tapis. La décision de la chambre impériale se faisant attendre, le prince finit par s'impatienter : sur sa demande, deux nouveaux commissaires impériaux apportèrent à Liége l'ordre formel d'observer le règlement de 1613 . Ferdinand publia un édit en ce sens ; aussitôt les métiers s'émurent et sommèrent les bourgmestres de n'en tenir aucun compte., Ceux-ci n'osèrent résister, si bien que les opérations électorales s'accomplirent dans la forme prescrite par Ernest (1626). L'empereur les déclara nulles : peine perdue, une fois de plus. Députation à Bonn auprès de l'évêque : « Qu'on commence par se soumettre » , telle fut la réponse. Seconde ambassade, dont fit partie l'avocat Rausin, bourgmestre ; résultat nul. Sur ces entrefaites arriva la sentence de Spire, conforme aux rescrits impériaux : deux mois étaient accordés aux bourgmestres pour faire valoir leurs exceptions. Rausin et l'avocat Briet allèrent à Vienne plaider la cause de la cité ; le conseil aulique confirma les arrêts rendus, mais stipula qu'aucune exécution par force n'aurait lieu sans le consentement de l'empereur. Rausin publia sa Delegatio ad Caesarem ; mais, plus tard, il vira de bord et se rétracta misérablement (5), dit Foullon, ce qui le rendit si odieux au peuple, qu'il se vit réduit à s'expatrier.

   Les métiers étaient tenaces ; Ferdinand ne l'était pas moins. Loin d'user de modération, il laissa des bandes allemandes ravager les campagnes et bloquer en quelque sorte la ville de Liège. Ses conseillers, inquiets, supplièrent les bourgeois de se conformer, pour les prochaines élections (1629), au règlement de Mathias ; moyennant cette concession, ils favoriseraient leurs candidats ; mais ils ne tinrent pas ou ne purent tenir cette promesse. Indignés, les bourgeois coururent aux armes et investirent la Violette (6) ; une collision sanglante allait s'engager lorsqu'on apprit que le parti du prince retirait ses élus : Guillaume de Beeckman et Mathieu de la Haye furent immédiatement acclamés. Le prince, dans sa fureur et son dépit, alla jusqu'à menacer la cité de la faire mettre au ban de l'empire.

   La réélection de Beeckman l'année suivante, fait sans précédent, mit le comble à l'exaspération de Ferdinand, qui cassa le vote. Les nouveaux bourgmestres n'en furent pas moins installés. Beeckman étant mort le 29 janvier 1631, la guerre civile devint imminente : le peuple croyait à un empoisonnement. Le collègue du défunt, Sébastien de la Ruelle, se trouva tout naturellement le chef de l'opposition. Le torrent débordait : les deux factions en présence, les Grignoux ou mécontents et les Chiroux ou partisans du prince (7), se livrèrent des combats acharnés dans les rues de la cité. Ferdinand, invité par le nonce apostolique à se rendre à Liège, où il n'avait point paru depuis sept ans, se décida finalement à quelques concessions ; elles vinrent trop tard : on avait perdu toute confiance en lui. Il s'en aperçut et, au lieu de chercher à calmer les esprits, il se laissa entraîner à des mesures de rigueur. Tout au moins il manqua de tact en publiant un édit (3 mars 1633) par lequel la peine capitale était prononcée contre quiconque paraîtrait armé en public, de nuit ou de jour, et en faisant imprimer un manifeste violent, que La Ruelle ne laissa point passer sans réponse. Nous manquons d'expressions pour donner une idée de l'état des esprits, quand on apprit tout d'un coup que Ferdinand venait d'attirer dans le pays le fameux Jean de Werth (ou de Weert), suivi de ces hordes demi-barbares de Croates qu'on avait eu tant de peine à éloigner une première fois. Elles commirent d'affreux ravages ; enfin le courage du désespoir s'empara des Liégeois. Quelques milices furent formées à la hâte ; les métiers vinrent à la rescousse : attaqués avec furie, les Croates furent repoussés des abords de la ville ou précipités dans les bures des houillères. Quant à Ferdinand, il garda son attitude hostile, indifférent même à l'intervention morale du pape Urbain VIII qui, cédant aux supplications du chapitre cathédral de Liège (1636), engagea formellement le prélat haineux , « à cesser de tourmenter son bon peuple (tam dignos subditos».

   La démarche du chapitre lui avait été inspirée par une folle équipée des Chiroux, qui s'étaient organisés militairement. Pendant que les magistrats délibéraient, ils avaient essayé de s'emparer de vive force de l'hôtel de ville. Les bourgeois accoururent, soutinrent l'attaque et parvinrent à repousser leurs adversaires dans la cathédrale, d'où les uns s'évadèrent, d'où les autres ne purent sortir qu'après avoir demandé grâce.

   C'est ici que l'influence de la politique étrangère commence à se faire sentir. La prise de Maestricht par les Hollandais, le 22 août 1632 (voix l'article HENRI DE BERGH), avait eu pour effet indirect d'enhardir les Chiroux : on vient d'en avoir la preuve. Le premier soin des vainqueurs ayant été de proclamer dans cette ville la liberté de conscience, Ferdinand s'inquiéta : il vit là un exemple dangereux et promulgua, le 19 avril 1633, un édit condamnant au bannissement toute personne qui ne professerait pas la foi catholique : l'émigration fut nombreuse. Les Chiroux firent alors courir le bruit que les gens du parti populaire, qui réclamaient si haut le respect de la neutralité liégeoise, nourrissaient des desseins secrets. Le fait est que, dans le fort de l'agitation suscitée par les élections, un agent français, l'abbé Mouzon de Ficquelmont, était venu s'établir à Liège avec le titre de résident ; on le savait l'intime de La Ruelle ; il n'en fallait pas davantage pour éveiller des soupçons. Richelieu, à ce moment, méditait une alliance avec les Provinces-Unies : il s'agissait de faire main basse sur les Pays-Bas méridionaux et d'en opérer le partage ; le traité fut en effet conclu le 8 février 1635. Or Mouzon avait représenté au cardinal que la France pourrait grandement profiter des sympathies des Liégeois ; qu'en soutenant leur opposition au prince, elle se ménagerait en échange un point d'appui lorsque le moment serait venu de combattre ; enfin,  que Ferdinand, presque toujours absent, n'avait pu prendre sérieusement racine dans le pays, si bien qu'en somme il ne serait pas très difficile de détacher Liège de l'empire. Ces menées transpirèrent ; le prince envoya Louis de Nassau se plaindre aux magistrats liégeois ; c'est alors qu'il lança le manifeste dont il a été question. La situation était on ne peut plus tendue : dans l'autre camp, on se figurait que l'évêque n'était pas éloigné de s'entendre avec l'empereur pour annexer la principauté aux Pays-Bas espagnols. Dans tous les cas, Louis XIII encouragea nettement, par une lettre pleine de promesses, la résistance des Grignoux, et ceux-ci renouvelèrent avec la plupart des bonnes villes les Lettres d'alliance de 1435, prévoyant qu'ils seraient un jour mis en demeure de défendre en commun leur nationalité menacée.

   L'échauffourée de l'hôtel de ville surexcita tout particulièrement la haine du parti aristocratique contre La Ruelle, rentré aux affaires en 1635 et tout puissant sur le peuple. Son année de magistrature s'acheva pourtant sans encombre ; mais le soir du 3 novembre 1636, comme il rentrait chez lui, un coup de pistolet, qui lui était destiné, blessa grièvement sa femme. Ce ne fut que le prélude d'un forfait atroce, dont la population liégeoise, après plus de deux siècles, a gardé le souvenir. Serait-il vrai que Ferdinand, après avoir récriminé contre La Ruelle, prononça froidement ce mot sinistre: Tollatur (8)! Le fait n'aurait rien d'absolument étonnant, en un temps où les assassinats furent si fréquents : on évoque malgré soi, avec Warnkoenig, les exemples de Wallenstein, de Monaldeschi, de Jean de Witt. Quoi qu'on en pense, il se trouva un scélérat qui crut rendre service au prince et à l'empereur, mais surtout à lui-même, en ne reculant pas devant l'indignité d'un pareil moyen. Traître à l'Espagne (voir l'article HENRI DE BERGH), pendu en effigie par sentence du grand conseil de Malines (22 avril 1633), le comte de Warfusée, réfugié à Liège, se mit à ourdir de nouvelles intrigues, dont le succès, dans sa pensée, devait lui valoir l'absolution du gouvernement des Pays-Bas. Il se posa en victime de son attachement pour la France et n'eut pas de peine à entrer fort avant dans la confiance de La Ruelle et de Mouzon ; en même temps il noua des négociations secrètes à Bruxelles, afin d'obtenir qu'on mît à sa disposition quelques hommes déterminés. Quand il eut ses apaisements à cet égard, il se tourna du côté de Ferdinand et lui dénonça ses deux nouveaux amis, comme chefs d'un complot organisé pour livrer le pays aux Français. L'évêque sut-il ou soupçonna-t-il que Warfusée se proposait d'attenter aux jours du chef des Grignoux? Cette accusation a été formulée ; elle n'est pas plus complètement prouvée que l'empoisonnement de Beeckman ; toujours est-il que Warfusée se vanta d'avoir agi par ordre de l'empereur, mais qu'il n'osa pas ajouter : et du prince-évêque (9). L'Histoire tragicque du banquet warfuséen, publication faite sous les auspices du conseil de la cité, sera résumée dans l'article LA RUELLE, où l'on examinera du même coup les documents recueillis par Ul. Capitaine et après lui par M. le comte X. de Theux, pour la Société des bibliophiles liégeois.

   Sans nous prononcer aujourd'hui sur un problème historique dont le dernier mot est peut-être caché dans les archives de Paris et de Madrid, c'est-à-dire d'une part sur le véritable caractère des relations de La Ruelle avec la France, et de l'autre sur la conduite de Ferdinand et l'intervention de certains religieux dans cette lugubre affaire, rappelons seulement que le jeudi, 16 avril 1637, La Ruelle et Mouzon dînant chez Warfusée, celui-ci fit saisir l'ex-bourgmestre par des soldats espagnols venus clandestinement de la garnison de Navagne, lui ordonna de se confesser et l'abandonna ensuite au poignard de ses sicaires, qui le lacérèrent de douze ou quinze coups. La nouvelle de cette horrible trahison se répandit à l'instant : les Grignoux se ruèrent dans l'hôtel, massacrèrent les Espagnols et finirent par découvrir Warfusée, blotti dans un lit ; on le jeta dans la rue, on l'assomma, on le pendit par les pieds, on le brûla finalement dans un tonneau de goudron... Mort aux Chiroux! A bas les prêtres! ces cris retentissaient de toutes parts dans la cité. Deux jurisconsultes, Marchand et Fléron, subirent un sort analogue à celui du meurtrier, par cela seul que leurs sympathies étaient suspectes. Puis la rage des bourgeois se tourna contre les carmes déchaussés et les jésuites, prétenduement complices de Warfusée. Le recteur des jésuites fut tué, son couvent saccagé. Les carmes s'enfuirent à Huy, d'où ils revinrent en 1640, avec une sentence de réhabilitation.

   Les élections magistrales de 1637 ne pouvaient manquer d'être favorables au parti populaire. Le souci le plus pressant des nouveaux bourgmestres, B. Rollans (dit Barthel) et P. de Bex (voir ce nom), fut d'armer les citoyens pour tenir tête aux compagnies espagnoles qui couraient le pays, du consentement du prince, disait-on. Ce furent de mauvais jours ; à la fin, Ferdinand jugea prudent d'user de diplomatie. Il députa en 1638 auprès des bourgmestres le comte de Rochefort-Loewenstein, chargé de leur dire qu'il verrait avec plaisir ceux qui avaient trempé dans l'attentat contre La Ruelle punis selon la rigueur des lois, mais en même temps de se plaindre des proscriptions dont on avait frappé une foule de personnes sans aucune forme de procès. Les pourparlers trainant en longueur, Ferdinand résolut de payer de sa personne ; mais il ne pensa pas pouvoir rentrer dans sa capitale : les Etats furent convoqués à Saint-Trond. Les députés s'y rendirent ; mais des troupes lorraines s'étant montrées dans le voisinage, il se replièrent sur Tongres. C'est dans cette dernière ville que fut conclu, le 26 avril, la paix fourrée (10), ainsi qualifiée parce que personne ne la voulait sincèrement (De Gerlache). Ferdinand put néanmoins rentrer à Liège, et il n'eut pas à se plaindre de l'accueil des bourgeois.

   Au fond, les Grignoux venaient de perdre du terrain : on s'en aperçut aux élections suivantes. Il faut dire que, pour le moment, les difficultés extérieures attiraient surtout l'attention. La neutralité liégeoise n'était plus, en fait, qu'un vain mot : Richelieu, son prétendu protecteur, la violait tout le premier en ordonnant au maréchal de Châtillon d'occuper Bouillon si possible ; Bouillon fut plus heureux que Fosses, qui dut se rendre en 1647 au duc de Lorraine. Enfin l'abbé Mouzon, retiré à Maestricht avec les proscrits qui n'avaient pas obtenu leur grâce par la paix de Tongres, ne se tenait pas tranquille et inspirait aux Hollandais des défiances à l'égard des Etats liégeois. Si tendue cependant que fût la situation, cette période eut, dans la cité du moins, le caractère d'une suspension d'armes.

   Le tort de Ferdinand fut ici de ne pas songer au lendemain, c'est-à-dire de ne pas comprendre que le silence momentané des Grignoux n'était pas une preuve de leur réconciliation: Vainement une amnistie avait été demandée en faveur des exilés ; d'autre part, pour si peu qu'on passât pour « séditieux », on perdait ses droits politiques. La réaction devenait imminente ; une étincelle la fit éclater le 25 juillet 1646, à l'occasion de la rénovation magistrale. Le bruit s'était répandu que les bourgmestres sortants avaient introduit des soldats espagnols dans l'hôtel de ville, afin d'intimider les Grignoux. Ceux-ci, leur candidat en tête (le colonel Jamar ou Jaymaert) parcoururent les rues, haranguant la populace et laissant pressentir qu'on méditait un coup d'État. La visite de la Violette est autorisée ; on n'y trouve personne. Mais la foule est aveuglée, affolée : des coups de feu se font entendre; il n'est plus temps de parlementer. Cependant les trente-deux, représentants des métiers, transigent pratiquement, en élisant un Chiroux et un Grignoux. Sous la pression du parti aristocrate, qui a pris les armes, leur vote est annulé ; on recommence : les candidats Chiroux l'emportent. C'est le signal d'une lutte meurtrière. Les Grignoux s'organisent ; le 26, ils sont maitres de l'hôtel de ville ; le 27, leurs adversaires mettent bas les armes. Plus de 200 personnes périrent, dit-on, dans cette lugubre journée, qui fut surnommée la Sainct-Grignoux ou la mâle Saint-Jacques (11).

   Le torrent débordait. Les vainqueurs ne surent pas garder la mesure. Les portes du palais épiscopal, barricadées par des paysans réfugiés dans les cours, furent enfoncées à coups de canon : alors, dit Polain, ce fut un vandalisme affreux : « ils parcoururent et dévastèrent les appartements du prince, déchirèrent les chartes et les archives des échevins et du conseil privé, brisèrent les ornements sacrés de la chapelle de l'évêque, puis allèrent piller les maisons des principaux Chiroux. »  Les prisons furent ouvertes ; les bannis et les fugitifs se hâtèrent d'accourir de toutes parts ; plus de mille Chiroux émigrèrent à leur tour, pour échapper aux sentences du conseil de la cité, qui s'érigea en cour martiale sur le refus des échevins. Le célèbre jurisconsulte Ch. de Méan (voir ce nom), élu bourgmestre au second scrutin, s'était démis volontairement d'une dignité qu'il n'avait point ambitionnée et avait cédé la place à Jamar. Les Grignoux triomphaient sans partage.

   Ferdinand, terrifié et pressentant que l'un des premiers soucis du parti dominant serait de proclamer la liberté religieuse, ce dont il ne voulait à aucun prix, procéda par douceur et fit des avances au pouvoir municipal. Parti de Bonn vers la mi-juillet 1648, il s'arrêta à Visé et notifia de là son arrivée aux bourgmestres. D'accord avec le conseil et les métiers, ces magistrats déclarèrent que les portes de Liége lui resteraient fermées s'il ne jurait préalablement le maintien de la paix de Tongres. Le prince rejeta fièrement cette condition : il attendit, à Visé, le résultat des élections prochaines ; son attente fut déçue : P. Wilmart et Wathieu Hennet, Grignoux déclarés, obtinrent la majorité des suffrages. Ferdinand manifesta l'intention de traiter ; n'aboutissant pas, il changea d'attitude et s'avança vers Liége avec une escorté considérable de Chiroux. Il trouva les portes fermées et le rempart garni de bouches à feu ; de guerre lasse, il se rendit à Huy, où il établit son gouvernement. Il n'eut pas de peine à y réunir des troupes ; mais quand elles apprirent qu'on allait les mener contre la cité, il fut impossible de les retenir. L'inquiétude gagna pourtant les Liégeois : ils envoyèrent demander à Paris et à La Haye l'assistance qu'on leur avait si souvent promise. La paix de Munster venait d'être signée : ni la France, ni la Hollande ne tenaient plus à s'attirer des querelles du côté de l'Allemagne. Ferdinand vit la cité isolée et mit à profit l'occasion. Il fit mettre Liége et tout le pays au ban de l'empire, prétextant que les Liégeois ne contribuaient pas aux charges du traité de Westphalie (12). Des régiments de cavalerie et d'infanterie, placés sous le commandement de Maximilien-Henri (13), neveu de Ferdinand et son futur successeur (3 juillet 1649), parcoururent la contrée et y inspirèrent une terreur qui amena la soumission de plusieurs bonnes villes et des villages de la banlieue ; à Liège même, le zèle des Grignoux se refroidit visiblement. Bavarois et Impériaux marchèrent sur la ville et, après avoir pillé et brûlé Jupille, rencontrèrent, dans les prés de Droixhe, les milices urbaines, conduites par le bourgmestre Jacques Hennet. Celui-ci fut enveloppé et tué ; les Liégeois perdirent 430 hommes. Bientôt les hauteurs de la Chartreuse se couvrirent d'ennemis ; malgré d'héroïques efforts, il fallut consentir à négocier ; aussi bien le second bourgmestre, del Bouille, venait d'arborer les couleurs du prince. La capitulation fut signée le 29 août, au monastère de Saint-Gilles (14). Le mardi 31, Maximilien prit militairement possession de la place et s'en fit remettre les clefs, déclarant qu'à l'avenir le prince seul les garderait. Les actes des Grignoux furent cassés, la statue de Beeckman renversée ; le 16 septembre, le collègue grignoux de del Bouille, Wathieu Hennet, élu le jour même de la mort de son frère, monta sur l'échafaud. Sa tête fut plantée sur une perche, à la porte Saint-Léonard ; Ferdinand, qui se donna dans l'après-midi les honneurs d'une entrée solennelle, put en rassasier ses regards (15).

   L'ancien bourgmestre Rollans, dit Barthel, qui avait résisté le dernier aux Allemands, avec une poignée d'hommes, subit le sort de Hennet (25 septembre). Au moment de mourir, « il appela Ferdinand au tribunal de Dieu dans l'année » ; sa voix fut aussitôt couverte par les tambours et les trompettes. Bex, beau-père de Barthel, parvint à quitter Liège ; il ne fut arrêté et décapité qu'au commencement du règne suivant.

   Les Etats durent voter tout ce qu'on leur demanda en fait d'impôts, et les marchands eurent à payer une contribution de guerre (80,000 patacons) au profit des soldats étrangers, qui n'en restèrent pas moins en ville, logés et nourris chez les bourgeois, contrairement à tous les précédents. Quant à Ferdinand, pressé de retourner en Allemagne, il se fit donner pour coadjuteur son neveu Maximilien-Henri (19 octobre 1649). Les Grignoux avaient songé à offrir ce titre au prince de Conti, pourvu qu'il les aidât à faire la guerre à leur évêque ; cette proposition ne fut pas agréée (16). Quelques membres du chapitre votèrent néanmoins contre Maximilien et se plaignirent à Rome de ce que l'évêché de Liège devenait une sorte de seigneurie héréditaire ; mais le pape confirma l'élection, se souciant peu de se brouiller avec la maison de Bavière.

    A peine rentré à Liège, Ferdinand avait aboli le règlement de 1603. Le 19 septembre, il décréta que la cité serait désormais administrée par deux bourgmestres, assistés d'un conseil de trente jurés, tous désignés par le sort entre quarante-quatre candidats, dont vingt-deux nommés par le prince, vingt-deux par les commissaires de la commune ; mais dans tous les cas formant deux catégories, « voire (ainsi s'exprime l'édit) que le choix se mi-partira, en sorte qu'il y ait un bourguemaistre et quinze jurez esleus du nombre des denommez par nous, et un bourguemaistre et quinze jurez esleus des denommez par les commissaires ».  En même temps la justice criminelle, civile et commerciale fut attribuée aux échevins ; les métiers n'eurent plus à donner leur assentiment à l'établissement de nouvelles taxes ; les comptes de la cité cessèrent d'être publiés, etc. Le prince ne manqua pas d'ajouter que si qui que ce soit venait à « critiquer ces mesures, de fait, d'escrits ou de paroles », il serait châtié « comme séditieux et perturbateur du repos public ».

   Ce n'est pas tout. Maximilien reconnut bientôt que les Liégeois frémissaient sous le joug ; nombre de Chiroux trouvaient eux mêmes que le prince avait été trop loin. Il résolut de museler la cité ; il fit si bien que les Etats, convoqués le 21 mars 1650, lui allouèrent des fonds pour bâtir une citadelle sur la montagne de Sainte-Walburge et y entretenir une garnison permanente de 3,000 hommes. Quelques nobles osèrent protester ; le chapitre n'opposa aucune résistance ; le tiers vota sous l'appréhension du pillage : le coadjuteur avait répandu par toute la ville ses soldats en armes. Les travaux commencèrent sans retard ; les bourgeois furent contraints, non seulement à des sacrifices d'argent, mais à des corvées personnelles.

   Huit nobles renouvelèrent leur opposition dans une seconde journée, où un supplément de fonds fut alloué : on était à bout de ressources, et d'après eux, la construction de la citadelle anéantissait de fait la neutralité. Maximilien s'irrita et ordonna aux récalcitrants de sortir de la cité (16 août).

   Un mois plus tard, il partit lui-même précipitamment pour l'Allemagne, à la nouvelle de la mort subite de son oncle. Les Liégeois respirèrent un instant ; mais Maximilien reparut le 2 octobre et, deux jours après, saisit les rênes du pouvoir. On dira ailleurs comment il sut les tenir.

   Le règne de Ferdinand ne fut pas seulement signalé par des agitations politiques, mais par des querelles religieuses persistantes, principalement dans les pays d'Outre-Meuse, où le protestantisme se répandait en dépit de la sévérité des édits. On a vu que la liberté de conscience avait été proclamée à Maestricht ; elle le fut également à Limbourg et à Daelhem, villes conquises par Frédéric-Henri de Nassau. Ces localités devinrent des foyers de propagande, qui rayonnèrent dans tous les alentours. Heureusement les adversaires en présence ne se livrèrent des combats acharnés qu'en paroles : ce furent de part et d'autres des avalanches de brochures, des controverses publiques dans les églises, etc. Au chef des polémistes protestants, Samuel des Marets, Ferdinand opposa l'archidiacre Jean de Chokier, abbé de Visé. Somme toute, les doctrines nouvelles firent peu de progrès dans la capitale, même chez les Grignoux, sur lesquels les prédicants semblaient surtout compter.

   Ferdinand ne reçut jamais l'ordre de prêtrise.  Homme d'autorité temporelle avant tout, il n'eut rien du pasteur, mais beaucoup du soldat et du politique. Les intérêts communs de l'Eglise et de l'Empire, tels qu'il les comprenait, l'absorbèrent au point de l'aveugler complètement sur le caractère des Liégeois : ni ce peuple, ni ce prince n'étaient faits pour se comprendre.

   Les dépouilles mortelles de Ferdinand de Bavière furent transportées à Cologne, où elles reposent dans l'église métropolitaine (chapelle des Trois-Rois).

Alphonse Le Roy.

Foullon et ses continuateurs. -- Bouille. -- Loyens, Rec. héraldique. --  Ms Devaulx. -- Ul. Capitaine. Documents sur La Ruelle. -- Brachelius, Hist. nostri temporis. Amst., 1659, t. I, p. 430 et suiv. -- Villenfagne, Rech. hist., t. II. -- De Gerlache. -- Polain, Récits historiques. -- Lenoir, Hist. du protestantisme au pays de Liège. -- Henaux, t. IL. -- Daris, Hist. de la principauté et du diocèse de Liège pendant le XVIIe siècle, t. I, etc.


(1) Il avait donc alors environ dix-sept ans, et non pas onze ans seulement, comme on l’a imprimé par erreur dans l'article ERNEST. 

(2Conclusions capitulaires — Daris, t. 1. 

(3) La joyeuse entrée de Ferdinand de Bavière à Liége, par  M. L. Polain (Récits hist., 4e éd., p. 311 et suiv.). 

(4) Un État, deux États, point d'État ; trois  États, un État. 

(5) Dans un gros livre intitulé : Leodiun ecclesiae cathedralis... (In-4°.)  -- Voir l'article RAUSIN. 

(6) L'hôtel de ville. 

(7) Voir dans l'article BEECKMAN, l'origine de ces noms. 

(8) Henaux, t. II, p. 406. 

(9) De Gerlache. 

(10) Fourrée... de malices, disait-on.  

(11) Il faut savoir que les bourgmestres nouvellement élus étaient conduits à l'église de Saint-Jacques, pour y prêter serment sur les chartes de la commune. Voir Polain, Récits, p. 365-379. 

(12) Henaux, t. II, p 446 et suiv.  

(13) Alors étudiant en théologie à Louvain. 

(14) De là le nom de Mâle Saint-Gilles, donnée à cette journée. 

(15) Henaux, p. 454. Post haec Legiam ingressus per portam Leonardinam, undé satiare oculos potuit prospectans consulis caput (Hist. popul. Leod., p. 278). 

(16) Mémoires de Mme de Motteville, ap. Villenfagne, Rech. hist., t. II, p. 254. 


 

 

23/01/2013