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Georges-Louis de Berghes


 

 

 

 

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Georges-Louis de Berghes (1724-1743), école liégeoise,
Palais de Justice à Liège

 

 

 

 

Alphonse Le Roy
Biographie nationale T. II, pp. 240 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

BERGHES (Georges-Louis DE), quatre-vingt-quatorzième évêque de Liège, né le 5 septembre 1662 et mort au chef-lieu de son diocèse le 5 décembre 1743. Il était fils d'Eugène de Glymes, dit De Berghes, et par conséquent frère de Philippe-François. Il fut élu le 7 février 1724, en remplacement de Joseph-Clément de Bavière, décédé le 12 novembre de l'année précédente. L'archevêque de Cologne, Clément-Auguste, neveu du prélat défunt, le cardinal-prince de Saxe-Zeil et le prince de la Tour d'Auvergne, archevêque de Vienne en Dauphiné, s'étaient mis sur les rangs ; mais le chapitre, voulant répondre au vœu de la population, préféra porter ses suffrages sur un prélat indigène, disposé à fixer sa résidence dans le pays : les troubles qui avaient agité Liége sous les princes-électeurs de Cologne eussent été certainement moins prolongés et moins désastreux, sans l'absence presque continuelle de ces souverains. Désintéressé, modeste dans ses habitudes et exempt d'ambition, Georges-Louis ne s'était pas attendu à parvenir au faîte des honneurs. Dans sa jeunesse, il avait embrassé la carrière des armes et servi les Pays-Bas espagnols en qualité de lieutenant-colonel de cavalerie. A trente-cinq ans, il quitta le service pour entrer dans les ordres, fut nommé en 1700 chanoine tréfoncier de Saint-Lambert, et vécut sans faire parler de lui jusqu'à sa promotion. Après avoir reçu les félicitations de ses compétiteurs, il se hâta de se dérober au monde et alla passer plusieurs semaines chez les Pères capucins, pour se livrer à la méditation et à la prière, aussi bien que pour se préparer à ses graves fonctions. La mort du pape Innocent XIII (mars 1724) ayant retardé sa confirmation, il ne prit possession de son palais épiscopal qu'après l'avoir reçue de Benoît XIII, quelques mois plus tard. De même qu'en 1688 et en 1694, le chapitre avait gouverné la principauté pendant l'interrègne, battu monnaie, rendu des ordonnances, en un mot, comme dit Bouille, exercé toutes les fonctions de l'autorité principale. (Sur cette dérogation aux anciennes coutumes, voir Ferd. Henaux, Histoire du pays de Liège, 2e éd., t. II, p. 254.)

Georges-Louis s'occupa sans retard de chercher des remèdes aux maux dont le pays avait souffert pendant les longues guerres de Louis XIV. Il commença par s'entourer de ministres bien intentionnés et capables de seconder ses vues : il prit pour chancelier le comte de Berlaymont, archidiacre de Hainaut ; pour grand-vicaire, le comte de Rougrave ; pour grand-mayeur, le baron de Horion : tous trois justifièrent pleinement sa confiance. L'attention du prince se porta successivement sur les finances, sur l'administration civile, sur la justice et sur la discipline ecclésiastique. A part le donatif destiné à couvrir les frais de sa confirmation, il ne voulut jamais rien accepter pour lui ; pendant toute la durée d'un règne de vingt ans, il se contenta des revenus de sa mense épiscopale, sans prélever de taille ou d'impôt quelconque à son profit. On lui avait donné le conseil de restaurer le château de Franchimont, pour en faire un rendez-vous de chasse et un palais d'été : il aima mieux rebâtir à ses frais la magnifique résidence de Seraing, que les princes allemands, résidant ordinairement à Bonn , avaient laissé à peu près tomber en ruine ; Georges-Louis voulait rester le plus possible à proximité de Liége et avoir l'œil sur tout ce qui s'y passait. L'église de Seraing fut également embellie ou plutôt réédifiée au moyen de ses libéralités. Cette générosité n'excluait chez le prince ni la prudence en affaires ni l'esprit de sage économie. Sa vigilance et ses conseils contribuèrent efficacement à rétablir, entre les recettes et les dépenses de la cité, l'équilibre rompu par des administrations plus empressées de construire de beaux monuments que de s'assurer d'abord qu'elles pouvaient le faire sans se mettre dans l'embarras. Il sanctionna l'édit de son prédécesseur sur la réduction des rentes à cinq pour cent, mais sans avoir égard à la hausse de l'argent, ce qui avait donné lieu, sous Joseph-Clément, à de nombreuses contestations ; cependant il ne fallut rien moins qu'une décision impériale (1727) pour aplanir toutes les difficultés. Les faux monnayeurs furent rigoureusement poursuivis ; la peine de mort fut comminée, même contre les particuliers qui fabriqueraient des pièces de bon aloi. Il n'est permis à personne, disait Georges-Louis, d'empiéter sur l'autorité souveraine, ni de s'attribuer les profits résultant de l'augmentation ou de la diminution des valeurs monétaires. Les marchands de Hasselt s'étant plaints d'être écrasés de tailles, tandis que les biens fonds n'avaient aucune charge à supporter, le prince termina le différend par une transaction équitable, qui satisfit à la fois les commerçants et les propriétaires. Mais la meilleure part de la sollicitude de Georges-Louis fut toujours réservée aux classes déshéritées. Il avait sans cesse présent à l'esprit ce conseil de Tobie : Si multum tibi fuerit, abundanter tribue. Il ne se considérait que comme le receveur des pauvres, et sa main gauche ignorait les bienfaits de sa main droite. Sa charité toutefois était intelligente et exempte de faiblesse, et il n'était pas homme à se laisser intimider par les exigences d'une populace déchaînée. Il prêta un appui énergique aux magistrats dans les moments difficiles, par exemple en 1739, lorsque la cherté des grains fit éclater une sédition. Le prix du pain de quatre livres fut réduit de 17 à 13 liards, la cité se chargeant de payer le surplus. Néanmoins le quartier d'Outre-Meuse se souleva ; on eut même à déplorer des pillages. Mais des troupes descendirent de la citadelle, et leur attitude, la fermeté du mayeur Dejosé, enfin un mandement de l'évêque, autorisant les bourgeois à venir au secours des soldats, eurent bientôt rétabli l'ordre. Georges-Louis de Berghes possédait au plus haut degré les qualités de l'administrateur. « Il y a peu de matières, » dit M. Polain (Préface du Recueil des ordonnances de la principauté de Liége),  « au sujet desquelles il n'ait publié des édits importants : le gouvernement politique et financier des communautés, le commerce, l'entretien des chaussées, la navigation des rivières, la conservation des bois, la chasse, le pâturage, les moissons et le glanage, la mendicité, l'art de guérir l'occupèrent tour à tour. » Il ordonna l'achèvement de la Réformation des statuts et des coutumes, commencée sous Joseph-Clément : d'habiles jurisconsultes, au nombre desquels était Louvrex, mirent la dernière main à ce recueil qui toutefois, on ne sait pour quel motif, resta inédit. Des modifications furent aussi introduites dans les règlements sur la juridiction de l'Official ; mais la vive opposition du chapitre et des membres de cette cour, qui prétendaient étendre leur compétence aux contestations civiles (même entre laïcs), fit traîner l'affaire en longueur. En matière ecclésiastique, l'évêque prescrivit l'exécution sévère de la discipline établie par le concile de Trente, au sujet de la publication des bans de mariage dans l'église. Les dispenses étaient devenues la règle : il décréta qu'il serait publié au moins un ban. Le jansénisme avait compté de nombreux partisans à Liége, pendant assez longtemps, et suscité d'ardentes et interminables controverses : Georges-Louis exigea de son clergé l'obéissance à la bulle Unigenitus (Epistola pastoralis Rev. ac Ser. D. Georgii Ludovici Episc. etc. ad clerum populumque suum. Liége, Barnabé, 2 janvier 1725, in-4°). Le mandement publié à cette occasion, de même que les autres exhortations pastorales de notre prélat, est aussi remarquable par l'élévation de la pensée que par une onction vraiment apostolique. Georges-Louis ordonna expressément que les aspirants aux ordres sacrés allassent passer, avant leur examen, au moins trois mois au séminaire de Liége ou à celui de Louvain. D'autre part, il ne cessa de recommander aux prêtres le respect d'eux-mêmes : on peut citer en passant, comme peignant l'époque, l'ordonnance par laquelle il leur interdit d'entrer dans les cabarets, si ce n'est en voyage. Il enjoignit aussi aux curés de prêcher et de catéchiser tous les dimanches et les jours fériés, les menaçant des censures ecclésiastiques s'ils manquaient trois fois de suite à ce devoir. Attentif aux plus petits détails, Georges-Louis n'était jamais pris au dépourvu en présence des grandes questions. Il sut gouverner son peuple, le faire respecter au dehors, surtout le rendre heureux : cette gloire en vaut bien une autre.

   Sous cet excellent prince, dont la mémoire leur est restée chère, les Liégeois jouirent d'une paix profonde. Quand il eut des démêlés, très-secondaires d'ailleurs, avec les puissances étrangères, il trouva dans sa sincérité, dans son amour de la justice et dans sa modération même les moyens de faire reconnaître ses droits. Il affranchit le commerce des drapiers des exactions dont les exportateurs avaient été victimes, pendant longues années, de la part des Limbourgeois ; il démontra l'inanité des prétentions du roi de Prusse, fondées sur ce que la principauté de Liège n'aurait pas envoyé au Rhin, en 1689 et 1690, le contingent réclamé d'elle à raison des liens qui la rattachaient à l'Allemagne ; il obtint de l'empereur, contrairement à l'avis de l'archiduchesse Marie-Élisabeth d'Autriche, une décision portant que les régiments qui se rendraient à l'avenir du Brabant dans le Luxembourg ne pourraient plus traverser le territoire de Liége sans avoir demandé, au préalable, le consentement du prince-évêque. Ils sont certes bien rares, les règnes dont les annales n'ont à enregistrer que de tels événements.

   Tout était bien changé, à Liège, depuis le temps de Maximilien-Henri ! Cependant, si l'on ne songeait plus à revendiquer, les armes à la main, les libertés populaires anéanties en 1684, on était loin d'en avoir perdu le souvenir. On se plaisait au contraire à rassembler les documents qui en attestaient l'étendue : jamais, avant notre époque, on ne s'attacha avec un zèle aussi soutenu, avec une aussi pieuse ardeur à l'histoire du pays. Ce fut alors que parut la continuation du grand ouvrage de Foullon, que Bouille mit au jour ses trois volumes d'annales, que Méan et Louvrex éditèrent leurs grands monuments de jurisprudence, que Saumery publia les cinq in-folio, richement illustrés, des Délices du pays de Liège. La bibliothèque de l'hôtel de ville fut fondée en 1732. Le développement considérable que prit tout d'un coup la typographie liégeoise, sous Georges-Louis et ses successeurs, constitue à lui seul un fait assez caractéristique : il n'y avait plus à revenir sur le passé ; mais les idées circulaient, les esprits commençaient à fermenter ; on était en pleine transition...

   Le dernier acte de Georges-Louis couronna dignement son règne et sa vie. Il était le dernier des Berghes-Grimberghe, comme nous l'apprend son épitaphe : Stirpis suae ultimus. Par testament du 28 juillet 1742 (suivi d'un codicille daté du 12 octobre 1743), il nomma pour ses héritiers universels ses chers frères les pauvres de la cité de Liège. On se figure l'émotion générale à cette grande nouvelle. Les biens laissés aux indigents valaient au moins un million de florins. Les héritiers s'imaginèrent que le Pactole allait couler pour eux ; malheureusement le prince ne s'était pas expliqué sur la manière dont il entendait que ses louables intentions fussent réalisées. Les exécuteurs testamentaires devinrent suspects, parce qu'ils voulaient, disait-on, capitaliser la fortune de Georges-Louis pour en distribuer annuellement le revenu aux familles nécessiteuses. Il fallait faire des largesses immédiates ; cependant, jusqu'en 1789, la portion la plus importante de cette riche succession fut soustraite aux dilapidations d'un partage inconsidéré. Mais la révolution lâcha la bride aux impatiences populaires. En vain le conseil de la cité s'opposa à des mesures qui devaient, en quelques jours, gaspiller un trésor dont la propriété appartenait évidemment aux générations futures, aussi bien qu'aux turbulents pressés d'en jouir. Rien n'y fit ; sous la pression de l'émeute, l'autorité finit par céder. Une somme de quinze à seize francs échut à chaque ayant droit, et naturellement les pauvres ne retirèrent de là qu'un soulagement momentané. « Il ne reste des libéralités considérables de Georges-Louis que les sommes affectées primitivement aux hospices de la ville de Liège, et peut-être, dans le patrimoine actuel du bureau de bienfaisance, quelques capitaux dont la restauration de Hoensbroeck empêcha l'aliénation et la distribution aux pauvres. » (Bulletin communal de Liége, numéro du 17 janvier 1857.) Le généreux testateur n'en a pas moins droit à la reconnaissance publique. La commission administrative des hospices civils de Liége proposa au conseil communal, en 1857, de donner le nom de Gorges-Louis à l'une des rues de la ville, et d'ériger, sur la nouvelle place du béguinage Saint-Christophe, une fontaine monumentale surmontée du buste du vénéré prince et portant pour inscription l'article principal de son testament. Il n'a pas encore été donné suite à cette suggestion ; mais il est plus que probable qu'on s'en occupera tôt ou tard. Georges-Louis de Berghes fut enterré dans la cathédrale de Saint-Lambert. On lisait sur son tombeau : .... Supra egenum et pauperem ita intellexit, ut vivens aluerit, et ne moriendo desereret, heredes scripserit (OPHOVEN). Le buste placé au sommet du sarcophage, œuvre du statuaire Evrard, a été conservé : il décore aujourd'hui le grand réfectoire du séminaire épiscopal de Liège.

   Le grand incendie qui dévora l'aile du palais de Liège faisant face à la cathédrale (actuellement regardant la place Saint-Lambert), l'église des Onze mille Vierges et la tour de l'Officialité, date du règne de Georges-Louis (23 mars 1734). La nouvelle façade du palais fut reconstruite avant la mort de ce prince, en style Louis XV, sur les dessins de l'architecte bruxellois Jean-André Anneessens.

Alphonse Le Roy.

Ophoven (supplément au Recueil de Loyens) ; Bouille, Saumery, le continuateur de Foullon et les derniers historiens de Liége. - Eloge de G.-L. de Berghes, par J.-F.-B. Liége, s. d., in -12°. - Oratio funebris in laudem G.-L,. episcopi, etc., dicta in coll. D. Virginis Trajecti ad Mosam, XI Kal. Febr. 1744, a R. P. Bernardo Cornelissen, S. J. Maestricht, 1744, in-4°. - Polain, Recueil des Ordonnances, etc. (1684-1794), t. I, préf., p. XXX, et p. 744., note. - Ernst, Tableau des suffragants de Liége, p. 257. - Becdelièvre, Biogr. liégeoise, t. II, p. 388. -- U. Capitaine, Le dernier chroniqueur liégeois (J.-B. Mouhin), dans le Bull. archéol. liégeois, 1854. - Bulletin communal de Liège. t. II (art. de M. F. Macors). -- Borgnet, Hist. de la révol. liégeoise, t. I, p. 139 et suiv. - Delsaux, les Monuments de Liège, 1861, in-plano.


 

 

23/01/2013