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BERGHES (Georges-Louis
DE), quatre-vingt-quatorzième évêque de Liège, né le 5 septembre 1662
et mort au chef-lieu de son
diocèse le 5 décembre 1743. Il était fils d'Eugène de Glymes, dit De
Berghes, et par conséquent frère de Philippe-François. Il fut élu le 7
février 1724, en remplacement de Joseph-Clément de Bavière, décédé le
12 novembre de l'année précédente. L'archevêque de Cologne,
Clément-Auguste, neveu du prélat défunt, le cardinal-prince de Saxe-Zeil
et le prince de la Tour d'Auvergne, archevêque de Vienne en Dauphiné,
s'étaient mis sur les rangs ; mais le chapitre, voulant répondre au
vœu de la population, préféra porter ses suffrages sur un prélat
indigène, disposé à fixer sa résidence dans le pays : les troubles qui
avaient agité Liége sous les princes-électeurs de Cologne eussent été
certainement moins prolongés et moins désastreux, sans l'absence
presque continuelle de ces souverains. Désintéressé, modeste dans ses
habitudes et exempt d'ambition, Georges-Louis ne s'était pas attendu à
parvenir au faîte des honneurs. Dans sa jeunesse, il avait embrassé la
carrière des armes et servi les Pays-Bas espagnols en qualité de
lieutenant-colonel de cavalerie. A trente-cinq ans, il quitta le
service pour entrer dans les ordres, fut nommé en 1700 chanoine
tréfoncier de Saint-Lambert, et vécut sans faire parler de lui jusqu'à
sa promotion. Après avoir reçu les félicitations de ses compétiteurs,
il se hâta de se dérober au monde et alla passer plusieurs semaines
chez les Pères capucins, pour se livrer à la méditation et à la
prière, aussi bien que pour se préparer à ses graves fonctions. La
mort du pape Innocent XIII (mars 1724) ayant retardé sa confirmation,
il ne prit possession de son palais épiscopal qu'après l'avoir reçue
de Benoît XIII, quelques mois plus tard. De même qu'en 1688 et en
1694, le chapitre avait gouverné la principauté pendant l'interrègne,
battu monnaie, rendu des ordonnances, en un mot, comme dit Bouille,
exercé toutes les fonctions de l'autorité principale. (Sur cette
dérogation aux anciennes coutumes, voir Ferd. Henaux, Histoire du
pays de Liège, 2e éd., t. II, p. 254.)
Georges-Louis
s'occupa sans retard de chercher des remèdes aux maux dont le pays
avait souffert pendant les longues guerres de Louis XIV. Il commença
par s'entourer de ministres bien intentionnés et capables de seconder
ses vues : il prit pour chancelier le comte de Berlaymont,
archidiacre de Hainaut ; pour grand-vicaire, le comte de Rougrave ;
pour grand-mayeur, le baron de Horion : tous trois justifièrent
pleinement sa confiance. L'attention du prince se porta successivement
sur les finances, sur l'administration civile, sur la justice et sur
la discipline ecclésiastique. A part le donatif destiné à
couvrir les frais de sa confirmation, il ne voulut jamais rien
accepter pour lui ; pendant toute la durée d'un règne de vingt ans, il
se contenta des revenus de sa mense épiscopale, sans prélever de
taille ou d'impôt quelconque à son profit. On lui avait donné le
conseil de restaurer le château de Franchimont, pour en faire un
rendez-vous de chasse et un palais d'été : il aima mieux rebâtir à
ses frais la magnifique résidence de Seraing, que les princes
allemands, résidant ordinairement à Bonn , avaient laissé à peu près
tomber en ruine ; Georges-Louis voulait rester le plus possible à
proximité de Liége et avoir l'œil sur tout ce qui s'y passait.
L'église de Seraing fut également embellie ou plutôt réédifiée au
moyen de ses libéralités. Cette générosité n'excluait chez le prince
ni la prudence en affaires ni l'esprit de sage économie. Sa vigilance
et ses conseils contribuèrent efficacement à rétablir, entre les
recettes et les dépenses de la cité, l'équilibre rompu par des
administrations plus empressées de construire de beaux monuments que
de s'assurer d'abord qu'elles pouvaient le faire sans se mettre dans
l'embarras. Il sanctionna l'édit de son prédécesseur sur la réduction
des rentes à cinq pour cent, mais sans avoir égard à la hausse de
l'argent, ce qui avait donné lieu, sous Joseph-Clément, à de
nombreuses contestations ; cependant il ne fallut rien moins qu'une
décision impériale (1727) pour aplanir toutes les difficultés. Les
faux monnayeurs furent rigoureusement poursuivis ; la peine de mort
fut comminée, même contre les particuliers qui fabriqueraient des
pièces de bon aloi. Il n'est permis à personne, disait Georges-Louis,
d'empiéter sur l'autorité souveraine, ni de s'attribuer les profits
résultant de l'augmentation ou de la diminution des valeurs
monétaires. Les marchands de Hasselt s'étant plaints d'être écrasés de
tailles, tandis que les biens fonds n'avaient aucune charge à
supporter, le prince termina le différend par une transaction
équitable, qui satisfit à la fois les commerçants et les
propriétaires. Mais la meilleure part de la sollicitude de
Georges-Louis fut toujours réservée aux classes déshéritées. Il avait
sans cesse présent à l'esprit ce conseil de Tobie : Si multum tibi
fuerit, abundanter tribue. Il ne se considérait que comme le
receveur des pauvres, et sa main gauche ignorait les bienfaits de sa
main droite. Sa charité toutefois était intelligente et exempte de
faiblesse, et il n'était pas homme à se laisser intimider par les
exigences d'une populace déchaînée. Il prêta un appui énergique aux
magistrats dans les moments difficiles, par exemple en 1739, lorsque
la cherté des grains fit éclater une sédition. Le prix du pain de
quatre livres fut réduit de 17 à 13 liards, la cité se chargeant de
payer le surplus. Néanmoins le quartier d'Outre-Meuse se souleva ; on
eut même à déplorer des pillages. Mais des troupes descendirent de la
citadelle, et leur attitude, la fermeté du mayeur Dejosé, enfin un
mandement de l'évêque, autorisant les bourgeois à venir au secours des
soldats, eurent bientôt rétabli l'ordre. Georges-Louis de Berghes
possédait au plus haut degré les qualités de l'administrateur.
« Il y a peu
de matières, »
dit M. Polain (Préface du Recueil des ordonnances de la principauté
de Liége), «
au sujet desquelles il n'ait publié des édits importants : le
gouvernement politique et financier des communautés, le commerce,
l'entretien des chaussées, la navigation des rivières, la conservation
des bois, la chasse, le pâturage, les moissons et le glanage, la
mendicité, l'art de guérir l'occupèrent tour à tour.
» Il ordonna
l'achèvement de la Réformation des statuts et des coutumes,
commencée sous Joseph-Clément : d'habiles jurisconsultes, au
nombre desquels était Louvrex, mirent la dernière main à ce recueil
qui toutefois, on ne sait pour quel motif, resta inédit. Des
modifications furent aussi introduites dans les règlements sur la
juridiction de l'Official ; mais la vive opposition du chapitre
et des membres de cette cour, qui prétendaient étendre leur compétence
aux contestations civiles (même entre laïcs), fit traîner l'affaire en
longueur. En matière ecclésiastique, l'évêque prescrivit l'exécution
sévère de la discipline établie par le concile de Trente, au sujet de
la publication des bans de mariage dans l'église. Les dispenses
étaient devenues la règle : il décréta qu'il serait publié au moins un
ban. Le jansénisme avait compté de nombreux partisans à Liége, pendant
assez longtemps, et suscité d'ardentes et interminables controverses :
Georges-Louis exigea de son clergé l'obéissance à la bulle
Unigenitus (Epistola pastoralis Rev. ac Ser. D. Georgii Ludovici Episc.
etc. ad clerum populumque suum. Liége, Barnabé, 2 janvier 1725,
in-4°). Le mandement publié à cette occasion, de même que les autres
exhortations pastorales de notre prélat, est aussi remarquable par
l'élévation de la pensée que par une onction vraiment apostolique.
Georges-Louis ordonna expressément que les aspirants aux ordres sacrés
allassent passer, avant leur examen, au moins trois mois au séminaire
de Liége ou à celui de Louvain. D'autre part, il ne cessa de
recommander aux prêtres le respect d'eux-mêmes : on peut citer en
passant, comme peignant l'époque, l'ordonnance par laquelle il leur
interdit d'entrer dans les cabarets, si ce n'est en voyage. Il
enjoignit aussi aux curés de prêcher et de catéchiser tous les
dimanches et les jours fériés, les menaçant des censures
ecclésiastiques s'ils manquaient trois fois de suite à ce devoir.
Attentif aux plus petits détails, Georges-Louis n'était jamais pris au
dépourvu en présence des grandes questions. Il sut gouverner son
peuple, le faire respecter au dehors, surtout le rendre heureux :
cette gloire en vaut bien une autre.
Sous cet excellent prince, dont
la mémoire leur est restée chère, les Liégeois jouirent d'une paix
profonde. Quand il eut des démêlés, très-secondaires d'ailleurs, avec
les puissances étrangères, il trouva dans sa sincérité, dans son amour
de la justice et dans sa modération même les moyens de faire
reconnaître ses droits. Il affranchit le commerce des drapiers des
exactions dont les exportateurs avaient été victimes, pendant longues
années, de la part des Limbourgeois ; il démontra l'inanité des
prétentions du roi de Prusse, fondées sur ce que la principauté de
Liège n'aurait pas envoyé au Rhin, en 1689 et 1690, le contingent
réclamé d'elle à raison des liens qui la rattachaient à l'Allemagne ;
il obtint de l'empereur, contrairement à l'avis de l'archiduchesse
Marie-Élisabeth d'Autriche, une décision portant que les régiments qui
se rendraient à l'avenir du Brabant dans le Luxembourg ne pourraient
plus traverser le territoire de Liége sans avoir demandé, au
préalable, le consentement du prince-évêque. Ils sont certes bien
rares, les règnes dont les annales n'ont à enregistrer que de tels
événements.
Tout
était bien changé, à Liège, depuis le temps de Maximilien-Henri !
Cependant, si l'on ne songeait plus à revendiquer, les armes à la
main, les libertés populaires anéanties en 1684, on était loin d'en
avoir perdu le souvenir. On se plaisait au contraire à rassembler les
documents qui en attestaient l'étendue : jamais, avant notre époque,
on ne s'attacha avec un zèle aussi soutenu, avec une aussi pieuse
ardeur à l'histoire du pays. Ce fut alors que parut la continuation du
grand ouvrage de Foullon, que Bouille mit au jour ses trois volumes
d'annales, que Méan et Louvrex éditèrent leurs grands monuments de
jurisprudence, que Saumery publia les cinq in-folio, richement
illustrés, des Délices du pays de Liège. La bibliothèque de
l'hôtel de ville fut fondée en 1732. Le développement considérable que
prit tout d'un coup la typographie liégeoise, sous Georges-Louis et
ses successeurs, constitue à lui seul un fait assez caractéristique :
il n'y avait plus à revenir sur le passé ; mais les idées circulaient,
les esprits commençaient à fermenter ; on était en pleine
transition...
Le
dernier acte de Georges-Louis couronna dignement son règne et sa vie.
Il était le dernier des Berghes-Grimberghe, comme nous l'apprend son
épitaphe : Stirpis suae ultimus. Par testament du 28 juillet
1742 (suivi d'un codicille daté du 12 octobre 1743), il nomma pour
ses héritiers universels ses chers frères les pauvres de la cité de
Liège. On se figure l'émotion générale à cette grande nouvelle.
Les biens laissés aux indigents valaient au moins un million de
florins. Les héritiers s'imaginèrent que le Pactole allait couler pour
eux ; malheureusement le prince ne s'était pas expliqué sur la manière
dont il entendait que ses louables intentions fussent réalisées. Les
exécuteurs testamentaires devinrent suspects, parce qu'ils voulaient,
disait-on, capitaliser la fortune de Georges-Louis pour en distribuer
annuellement le revenu aux familles nécessiteuses. Il fallait faire
des largesses immédiates ; cependant, jusqu'en 1789, la portion la
plus importante de cette riche succession fut soustraite aux
dilapidations d'un partage inconsidéré. Mais la révolution lâcha la
bride aux impatiences populaires. En vain le conseil de la cité
s'opposa à des mesures qui devaient, en quelques jours, gaspiller un
trésor dont la propriété appartenait évidemment aux générations
futures, aussi bien qu'aux turbulents pressés d'en jouir. Rien n'y fit
; sous la pression de l'émeute, l'autorité finit par céder. Une somme
de quinze à seize francs échut à chaque ayant droit, et naturellement
les pauvres ne retirèrent de là qu'un soulagement momentané.
« Il ne
reste des libéralités considérables de Georges-Louis que les sommes
affectées primitivement aux hospices de la ville de Liège, et
peut-être, dans le patrimoine actuel du bureau de bienfaisance,
quelques capitaux dont la restauration de Hoensbroeck empêcha
l'aliénation et la distribution aux pauvres.
» (Bulletin
communal de Liége, numéro du 17
janvier 1857.) Le généreux testateur n'en a pas moins droit à la
reconnaissance publique. La commission administrative des hospices
civils de Liége proposa au conseil
communal, en 1857, de donner le nom de Gorges-Louis à
l'une des rues de la ville, et d'ériger, sur la nouvelle place du
béguinage Saint-Christophe, une fontaine monumentale surmontée du
buste du vénéré prince et portant pour inscription l'article principal
de son testament. Il n'a pas encore été donné suite à cette
suggestion ; mais il est plus que probable qu'on s'en occupera tôt ou
tard. Georges-Louis de Berghes fut enterré dans la cathédrale de
Saint-Lambert. On lisait sur son tombeau : .... Supra egenum et
pauperem ita intellexit, ut vivens aluerit, et ne moriendo
desereret, heredes scripserit (OPHOVEN). Le buste placé au sommet
du sarcophage, œuvre du statuaire Evrard, a été conservé : il
décore aujourd'hui le grand réfectoire du séminaire épiscopal de
Liège.
Le grand incendie qui dévora l'aile
du palais de Liège faisant face à la cathédrale (actuellement
regardant la place Saint-Lambert), l'église des Onze mille Vierges et
la tour de l'Officialité, date du règne de Georges-Louis (23 mars
1734). La nouvelle façade du palais fut reconstruite avant la mort de
ce prince, en style Louis XV, sur les dessins de l'architecte
bruxellois Jean-André Anneessens. |