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François-Charles de Velbruck


 

 

 

 

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François-Charles de Velbruck (1772-1784). Détail d'une estampe de Léonard Defrance . 

 

 

 

 

Georges de Froidcourt
Biographie nationale T. XXVI, pp. 523 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

   VELBRUCK (François-Charles, comte DE), prince-évêque de Liège de 1772 à 1784, né près de Düsseldorf le 11 juin 1719, mort à Hex près de Tongres le 30 avril 1784. Il était fils du comte Maximilien-Henri von Velbruck et de la baronne Marie-Anne von Wachtendonck ; la famille de Velbruck portait d'or à la face d'azur.

   François-Charles fut, tout jeune, page à la cour de Vienne ; il faisait ses études dans une université allemande quand il fut, en 1735, à l'âge de 16 ans, pourvu de la charge de chanoine de la cathédrale Saint-Lambert à Liège que son frère aîné, Adam de Velbruck venait de résigner en sa faveur, mais il ne vint résider à Liège qu'en 1745. Grâce à l'influence du comte de Horion, grand mayeur, mari de sa sœur, Velbruck entra au conseil privé du prince-évêque Jean-Théodore de Bavière l'année suivante.

   En 1756, à l'âge de 37 ans, il fut nommé archidiacre de Hesbaye ; l'office du Scel des grâces lui fut donné le 18 novembre de la même année. Peu après, le prince Jean-Théodore le nomma son premier ministre et grand-maître du palais. En cette qualité, Velbruck accompagna plusieurs fois son prince en Allemagne et à la cour de France. Pendant le règne de Jean-Théodore, lequel, en fait, résidait presque tout le temps en Allemagne et se préoccupait fort peu de son évêché de Liège, la direction des affaires de la principauté appartint à Velbruck qui avait la confiance entière des ministres de Versailles.

   En 1759, après la mort du comte de Horion, chef de la faction française, ce fut en Velbruck que s'incarna l'influence française au Pays de Liège. Lors de la mort du prince Jean-Théodore en 1763, on songea déjà à la candidature de Velbruck, mais ce fut le comte Charles d'Oultremont qui fut élu prince-évêque ; celui-ci ayant renouvelé le personnel de sa cour, Velbruck dut abandonner ses fonctions au palais de Liège.

   En 1765, il. fut pourvu par le roi de France de l'abbaye de Cheminon au diocèse de Châlons-sur-Marne. Après le décès da Charles d'Oultremont, Velbruck, par une diplomatie à laquelle il faut rendre hommage, parvint à obtenir l'unanimité des voix au chapitre et fut élu prince-évêque de Liège, le 16 janvier 1772 ; ordonné prêtre le 26 avril, il fut sacré évêque le 3 mai de la même année.

   Le règne de Velbruck fut un grand règne et pour s'en rendre compte il faut se reporter à son époque ; ce règne, qui peut être considéré comme un prélude du grand mouvement d'émancipation de la fin du XVIIIe siècle, s'écoule au milieu du choc des idées ; il embrasse à la fois les premiers assauts de la révolution et les premières résistances de l'ancien régime.

   Nous sommes à l'époque de la « philosophie » marquée tout d'abord par 1e goût d'une morale laïque plus large que celle que l'on pratiquait ; rejetant l'ascétisme et les mortifications, on veut vivre pour jouir de l'existence terrestre et non plus vivre pour mourir. An point de vue religieux, on croit encore en Dieu, mais on écarte l'idée de révélation pour adopter l'idée de raison, on ne veut plus que la religion naturelle, on lutte contre le fanatisme, on aspire à la tolérance religieuse, à la liberté de pensée. Au point de vue social, on combat le despotisme, la tyrannie, les privilèges, on désire le bien public, on vent plus de bien-être, principalement pour les classes inférieures, plus de justice dans la répartition de l'impôt, plus d'organisation dans la vie courante, on cherche à fixer les règles d'une bonne administration ; la bonté, la pitié, la bienfaisance, l'humanité sont à l'ordre du jour. An point de vue intellectuel, on prend goût au raisonnement, on fait des observations scientifiques, des recherches, des expériences, on n'admet plus une chose parce qu'elle est, on veut une démonstration expérimentale de son existence, démonstration basée sur la raison ; on se préoccupe des choses de l'intelligence, on développe l'instruction du peuple, on fonde des écoles, des bibliothèques, des académies, des sociétés de libre-examen, on achète des livres, des journaux, le goût des lettres et de la littérature se répand, on s'occupe d'agriculture, d'économie politique aussi bien que l'on étudie les formes de gouvernement. Telle est la portée du mouvement. Le pays de Liège, principauté ecclésiastique, était particulièrement arriéré au point de vue intellectuel, les études scientifiques et littéraires étaient tombées dans une décadence profonde ; aussi, les idées des philosophes français furent-elles accueillies avec faveur à Liège dès le milieu du XVIIIe siècle. Malgré les prohibitions officielles, les ouvrages des Encyclopédistes se répandent largement dans le pays. Et nous voyons Velbruck dès 1760, alors qu'il n'est encore que grand maître du palais, protéger le Journal encyclopédique qui avait été lacéré et brûlé par ordre du synode ; des alors Velbruck désirait l'émancipation intellectuelle du peuple liégeois ; pendant tout son règne, guidé par les doctrines de la philosophie ainsi que de la franc-maçonnerie dont il faisait partie, Velbruck travaillera à l'amélioration du sort matériel et moral de ses sujets ; comme Joseph II, il avait suivi le mouvement et en avait apprécié l'intérêt ; loin de combattre inutilement les idées de progrès qui se manifestaient de toute part, il les encourageait et marchait avec elles.

   Velbruck était un bel homme, séduisant, distingué, la figure reflétant la bonté et la joie de vivre ; il aimait la bonne chère, le bon vin et les femmes, la chasse et le jeu, le théâtre, la musique, la littérature et les beaux-arts ; il était simple, cordial ; se laissant approcher de ses sujets, il était également ami du riche et du pauvre ; il était bon, conciliant, généreux et tolérant, pitoyable pour les malheureux ; il accordait toujours la grâce aux condamnés à mort et on l'a vu souvent intervenir pour la libération des prisonniers, même de son argent personnel.

   Au contraire de ce que l'on constate chez les princes et les souverains de son époque, Velbruck possédait une bibliothèque bien garnie aussi bien à son château de Hex qu'à Liège ; en 1780, un voyageur indiscret pénétra au palais de Liège en l'absence du prince et y trouva,  à son grand étonnement, dans le bureau et dans la chambre à coucher, quantité de livres choisis : littérature, économie politique aussi bien qu'agriculture ; au chevet du lit, il découvrit l'Esprit des lois de Montesquieu. Lorsque Velbruck fit peindre son portrait eu costume de grand apparat, il posa avec un livre en main : L'Ami des hommes de Mirabeau père. Le titre d'Ami des hommes ou d'Ami de l'humanité restera à Velbruck qui fut toujours, même avant son accession su trône, extrêmement populaire.

   Aussitôt qu'il fut élu prince-évêque, Velbruck fonda l'Hôpital général de Saint-Léonard, maison de correction et d'éducation en même temps qu'asile pour la vieillesse ; on y hébergeait les orphelins et les enfants sans gîte, auxquels on apprenait un métier, les mendiants, les vagabonds, les vieillards et les filles mères ; le but du prince était de combattre la fainéantise, la mendicité et le vagabondage ; il était en effet vraiment préoccupé de la tranquillité et du bonheur de son peuple ; Velbruck voulut voir dans le morcellement des terres incultes, leur vente et leur location, un moyen de donner du travail aux chômeurs et aux mendiants et de développer l'agriculture ; mais dans la réalisation de son projet il se heurta à l'opposition des États arrêtés par la crainte de porter atteinte à l'idée de propriété privée ; dans sa générosité, Velbruck fonda deux lits de 4.000 florins chacun à l'Hospice des vieillards.

   En 1773, après avoir remplacé par des établissements séculiers les établissements dirigés par les jésuites, dont l'ordre venait d'être supprimé par le pape, il fonda à Liège et dans plusieurs villes et villages du pays des écoles gratuites pour garçons et pour filles, ayant constaté combien l'éducation des enfants pauvres était négligée ; il fonda en 1775 une vaste bibliothèque publique dans laquelle il fit rassembler les livres des bibliothèques de la cité ainsi que ceux des collèges des jésuites supprimés dans tout le pays et il imposa aux imprimeurs l'obligation de fournir gratuitement pour cette bibliothèque un exemplaire de chaque ouvrage imprimé en vertu d'un octroi. Velbruck chercha, dès le début de son règne, à établir plus d'égalité dans la répartition des impôts, estimant que tout impôt ne pouvait avoir qu'une raison et qu'un but, l'utilité publique ; il se heurta évidemment à l'opposition des ordres privilégiés. Préoccupé toujours du bien de ses sujets, il dressa de sa main un plan d'éducation pour la jeunesse du Pays de Liège, aussi bien pour les filles pauvres que pour les garçons, car il estimait indispensable de donner aux filles des pauvres une sorte d'éducation qui les mette en état d'instruire leurs enfants si elles deviennent un jour mères de famille : il ne s'agit pas de multiplier les convents, « il y a assez de bonnes religieuses, dit-il, et pas assez de bonnes mères de famille ; les grandes vertus, au lien d'être renfermées dans des cloîtres, doivent aussi servir à sanctifier le monde  ».

     Velbruck semble avoir été déiste, c'est-à-dire, rejetant toute idée de révélation, n'avoir cru qu'en l'existence d'un Être suprême et cela sans que jamais son ministère ni son zèle pour la religion n'en souffrent aucunement. Il n'a jamais été beaucoup attiré vers la carrière ecclésiastique et il insiste à ce sujet dans ses correspondances ; il n'a d'ailleurs que fort peu de sympathie pour les prêtres et les religieux de son temps. Il est en éternelle contestation avec son chapitre, l'état noble et le clergé ; il ne s'entend pas avec son synode, d'esprit étroit et intolérant. L'affaire Raynal en est un exemple : l'abbé Raynal, philosophe français dont l'ouvrage très violent, l'Histoire philosophique et politique de l'établissement des Européens dans les Indes. avait été condamné par la Sorbonne et brûlé en place de Grève, s'était réfugié à Spa en 1781. Il y fut accueilli par Velbruck qui le reçut même à sa table ; bien plus, lorsque le liégeois Bassenge, dans un poème intitulé La Nymphe de Spa à l'abbé Raynal, louangeant « l'amant sacré de la philosophie », attaque l'intolérance et le fanatisme, Velbruck protège et défend avec acharnement le jeune poète contre les foudres et les persécutions du synode, qui doit finir par céder. A la mort du prince, dans sa bibliothèque au palais de Liège on retrouvera les œuvres de l'abbé Raynal à côté du Dictionnaire encyclopédique de Diderot et d'Alembert, comme on retrouvera au château de Seraing, encadrés et exposés, les portraits de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau et de Lalande.

   En 1779, Velbruck contribua à la fondation d'une société de pensée et de libre discussion, la Société d'Émulation qui, dès sa naissance, a le caractère philosophique bien net des académies de province françaises qui préparèrent le mouvement révolutionnaire de la fin du siècle. Velbruck donne les premiers fonds, 4.000 florins, qui en permettent l'établissement ; il s'occupe personnellement des statuts et de l'organisation, fonde des prix d'éloquence et de littérature, propose des sujets de concours, assiste aux séances publiques où les idées des Encyclopédistes sont développées, il écoute sans sourciller les discours et les poèmes où l'on clame la souveraineté du peuple, l'amour de la liberté et de l'égalité, la haine de la tyrannie et du despotisme politique comme de l'intolérance religieuse ; il visite les expositions d'art et de produits divers de l'industrie liégeoise organisées par la société, il s'entretient familièrement, cordialement avec les artistes, il intervient de sa cassette personnelle pour organiser des loteries à leur profit ; il offre des machines et des instruments d'expériences pour le cabinet de physique et d'histoire naturelle qui est installé à la société ; alors que le Dictionnaire encyclopédique est mis à l'index, honni et rejeté par le clergé aux idées étroites, Velbruck, non seulement en place nu exemplaire dans sa bibliothèque personnelle au palais, mais il offre les 39 volumes de l'édition de Genève de 1779 à la bibliothèque de l'Émulation où ce livre, à côté de tous les journaux d'inspiration philosophique y compris le Journal encyclopédique expulsé de Liège, est mis à la disposition des membres de la société ; c'est d'ailleurs sur ses presses d'imprimeur de l'évêché que Plomteux réimprimera en 1782, sous le titre d'Encyclopédie méthodique, le dictionnaire encyclopédique. Velbruck encourage les artistes par l'achat d'œuvres, et l'inventaire de 1778 des tableaux du château d'Hex en est la preuve, d'Hex où Velbruck a fait construire dans le bois un pavillon qu'il appelle le Temple de la philosophie. Jusqu'à sa mort, il ne cessera de protéger l'Émulation, centre de réunion des esprits avancés de l'époque, à tendance rationaliste, anticléricale et révolutionnaire. Velbruck donne à l'Émulation la surveillance de tous les établissements qu'il a fondés : l'Académie de peinture, de sculpture et de gravure, l'École gratuite de dessin pour les arts mécaniques, le Cours gratuit de mathématiques.

   Ayant fait la constatation qu'un grand nombre d'enfants mouraient peu de temps après leur naissance, mort qui entraînait parfois celle de la mère, il fonda une École gratuite sur l'Art de l'accoucheur sous la direction d'un chirurgien célèbre ; enfin, Velbruck pourvut encore à un établissement qui n'était pas moins utile : il avait pour objet la guérison d'un mal fort commun dans le peuple, les hernies ; non seulement on y donnait des soins gratuits aux malades, mais on y faisait de la part du prince des distributions de bandages et de remèdes.

   En lisant l'inventaire de ce que Velbruck possédait chez lui, on voit combien il était pénétré de l'esprit de l'époque, de ce désir d'étude, de recherches scientifiques expérimentales ; on trouve chez lui, outre ses bibliothèques remplies de livres, de brochures, de publications, de cartes, des collections de pierres et de pétrifications, d'oiseaux et d'animaux empaillés, de papillons et d'insectes, d'instruments de physique et d'électricité, télescopes, baromètres, miroirs ardents, etc. Disons enfin, que Velbruck avait aussi à cœur le développement de l'industrie dans le pays, notamment de l'industrie du fer.

    Les succès diplomatiques de Velbruck ne se comptent pas ; c'est en diplomate qu'il dirigea, on sait avec quel succès, son élection à la principauté. Il agit avec la même diplomatie pour arranger les affaires des Francs-maçons d'Aix-la-Chapelle, diocèse de Liège, persécutés par deux moines prêcheurs ; ne désirant pas que Rome sût qu'il faisait partie de la Franc-maçonnerie, laquelle était défendue par deux bulles papales, Velbruck manœuvra avec une telle habileté qu'il mérita les félicitations aussi bien de l'Église que des Francs-maçons ; c'est son action personnelle qui assura le succès de la politique étrangère de la principauté, aussi bien du côté des Pays-Bas que du côté de la France, et c'est grâce à la diplomatie de Velbruck que, jusqu'à la fin de l'ancien régime, les relations de la principauté de Liège avec la France furent toujours excellentes.

   Velbruck mourut d'une embolie cérébrale, presque subitement, en son château de Hex, le 30 avril 1784. Son corps fut ramené à Liège et exposé au Palais où le peuple vint lui rendre un dernier hommage ; on lui fit des funérailles imposantes et le 3 mai il fut inhumé dans le chœur de la cathédrale Saint-Lambert. Le comte de Hoensbroech lui succéda. Des éloges funèbres de Velbruck, prince philosophe et prélat libéral, furent prononcés et écrits où sont proclamées ses qualités de bonté et d'humanité. Un mausolée lui fut élevé en pleine tourmente révolutionnaire, en janvier 1790 ; mais un hommage de reconnaissance et d'attachement aurait été particulièrement cher à Velbruck, père de son peuple : en 1794, lors de l'entrée des troupes françaises à Liège, le 10 thermidor an II, le peuple vengeur envahit le palais du ci-devant prince de Liège Hoensbroech ; on pille, on saccage, on lacère à coups de couteau les portraits des « tyrans mitrés » ; lorsque le flot populaire se fut retiré, parmi les décombres, on constata que seuls les portraits de Velbruck avaient été respectés.

   Henkart, membre de l'administration centrale, dans son rapport du 26 septembre 1794, dit que « nul portrait de Velbruck n'a été attaqué ; taudis que les images de Ferdinand et de Maximilien de Bavière ont été frappées du couteau de la vengeance, celle de Velbruck est intacte encore et semble dire aux Liégeois qu'il a tant aimés : je fus prince, mais je fus honnête homme ». L'ombre de Velbruck aura dû tressaillir d'émotion devant cette manifestation du sentiment populaire ; par ce seul geste, il était récompensé de sa vie de dévouement à la cause de progrès et d'émancipation du peuple liégeois.

Georges de Froidcourt.

Jos. Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège (Liège, 1868), t. I : François-Charles de Velbruck, p. 261 et suiv. - Reynier, Éloge de feu Son Altesse Céléissime Monseigneur François-Charles des comtes de Velbruck (1785). - J. de Theux, Le chapitre de Saint-Lambert (Bruxelles, 1872), vol. IV, p. 49. - Paul Harsin, Velbruck, sa carrière politique et son élection à l'épiscopat liégeois (La Vie wallonne, déc. 1924 et janvier 1925). - Paul Harsin, Velbruck, le prince, l'évêque (La Terre wallonne, mai, 1929, p. 70). - Ophoven, Continuation du Recueil héraldique des Seigneurs bourgmestres de Liége (1783), p.207 et suiv. - Th. Gobert, Liège à travers les âges, vol. V, p. 499 et s. - J. Kuntziger, Essai historique sur la propagande des Encyclopédistes Français en Belgique au XVIIIe siècle (Bruxelles, Hayez, 1879). - Henri F'rancotte, La propagande des Encyclopédistes français au Pays de Liège (Bruxelles, Hayez, 1880). - Nic. Jos. Devaux, Histoire civile et ecclésiastique du Pays de Liège (manuscr. à l'Université de Liège). - Jules Helbig, Éloge académique du Prince Velbruck (1881). - Georges de Froidcourt, François-Charles, comte de Velbruck, prince-évêque de Liège, Franc-maçon (Liège, 1936).


 

 

23/01/2013