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MEAN (François-Antoine-Marie-Constantin
DE), dernier prince-évêque de Liège, archevêque de Malines et
primat des Pays-Bas, était le deuxième fils de François-Antoine, comte
de Méan de Beaurieux, seigneur de Saive, de Gutshoven, chambellan de
l'archevêque de Cologne, et de Anne-Élisabeth-Françoise, comtesse de
Hoensbroeck-d'Oost. Il naquit au château de Saive, le 6 juillet 1756.
Après des études faites à Mayence et à Douai, il voulut entrer comme
chanoine noble dans le chapitre cathédral de Saint-Lambert, mais on
trouva qu'il ne réunissait pas tous les quartiers requis. Pendant que
cette difficulté était encore pendante, le pape lui donna la
coadjutorerie du canonicat de son oncle, Pierre-Guillaume de Méan,
avec droit de succession. Le 28 mai 1777, il fut reçu parmi les
tréfonciers de l'église cathédrale. Le 21 juillet 1784, son oncle
maternel, César de Hoensbroeck était inauguré prince-évêque. Le
nouveau souverain s'adjoignit comme suffragant le jeune Méan dès qu'il
eut reçu la prêtrise. Le souverain pontife l'ayant nommé évêque
d'Hippone in partibus, Hoensbroeck lui donna l'onction
épiscopale, le 19 février 1786. Deux ans plus tard, le 1er mars
1788, notre suffragant acquit encore la prévôté de la collégiale de
Saint-Martin.
La principauté
était à cette époque le théâtre d'une vive agitation. Hoensbroeck
avait ordonné la fermeture d'une salle de danse ouverte à Spa par le
sieur Levoz et on avait contesté la légitimité de cette interdiction.
Aux trois Etats, non au prince, disaient les mécontents, il
appartenait de prendre de telles ordonnances attentatoires aux droits
de la bourgeoisie. Le tribunal des
Vingt-Deux
lui ayant donné tort, Hoensbroeck en appela à la chambre impériale de
justice qui siégeait à Wetzlar et avait été érigée par Maximilien pour
connaître des différends qui surgissaient entre les princes du
Saint-Empire et leurs sujets. Le 6 mai 1789, Méan partit pour Wetzlar,
et son oncle ne tarda pas à l'y rejoindre.
Or,
en ce moment, une révolution éclatait en France. Le 14 juillet, la
Bastille s'écroulait sous les coups des insurgés, et d'une extrémité
du pays à l'autre on réclamait l'abolition des privilèges féodaux, on
demandait une constitution qui consacrât l'égalité sociale et accordât
au peuple le régime représentatif. Ces revendications eurent leur écho
dans la vallée de la Meuse, à Liège surtout. Le 18 août, on renversa
le magistrat local et on élut bourgmestre deux citoyens populaires,
Fabry et de Chestret. Le règlement électoral de 1684 fut abrogé.
Hoensbroeck, qui n'avait pas su prévenir l'orage par des concessions
opportunes, ni le conjurer par une résistance énergique, se retira
furtivement à Trèves et Méan l'y suivit.
A
partir de ce moment, Méan se mêla activement des affaires liégeoises
en travaillant au rétablissement de l'autorité épiscopale telle
qu'elle existait avant la journée du 18 août. Il partageait la
confiance du prince avec le tréfoncier Wasseige, ministre
plénipotentiaire de Hoensbroeck auprès des princes directeurs du
cercle de Westphalie et fort écouté des agents autrichiens. Nous le
trouvons tantôt à Coblence ou à Mayence, chez l'Electeur, qui, comme
prince-souverain du Saint-Empire, avait offert sa médiation aux
belligérants ; tantôt à Bruxelles, auprès du comte de
Metternich-Winnebourg, ministre plénipotentiaire de l'empereur Léopold
II dans les Pays-Bas. En 1792, après la restauration du pouvoir
épiscopal dans la vallée de la Meuse, Méan entra si avant dans la
faveur de son oncle qu'il supplanta complètement Wasseige. Celui-ci
finit même par tomber en disgrâce et donna sa démission. Quand
Hoensbroeck mourut le 4 juin de la même année, Méan était sans
contredit le chanoine le plus influent du chapitre cathédral, celui
qui avait le plus de chance de devenir le chef spirituel et temporel
de l'Église de Liège, bien qu'on pût lui opposer des compétiteurs
sérieux, tels que d'Oultremont, de Hompesch, d'Arberg, évêque d'Ypres,
de Salm, évêque de Tournai. Il était le neveu du défunt, l'ami du
grand prévôt et du grand écolâtre, et il résidait à Liège même, autant
de circonstances qui favorisaient singulièrement sa candidature.
Enfin, ses idées politiques étaient celles de la majorité du chapitre,
et cette communauté de sentiments avec ses collègues de la cathédrale
militait alors plus en sa faveur que les raisons de l'amitié ou sa
parenté avec l'évêque défunt. Le chapitre savait que Méan serait
l'exécuteur inflexible de la réaction contre les principes
révolutionnaires qui s'étaient fait jour en 1789, réaction qui avait
commencé dès le retour de Hoensbroeck et que le haut clergé voulait
poursuivre jusqu'au bout, parce qu'il y voyait le maintien de son
existence. Aussi la nomination de Méan fut-elle aussitôt décidée.
Dès
que la succession de Hoensbroeck fut ouverte, Méan commença ses
visites. Il ménagea une réunion préparatoire, non officielle, du
chapitre, et une trentaine de tréfonciers s'engagèrent dès lors à
voter pour lui. Sa candidature était agréable au ministre de Hollande
qui fut assez habile pour faire croire que ses désirs étaient ceux des
cours de Londres et de Berlin. Par contre, la cour de Vienne, à qui
l'on attribuait des vues sur la principauté, soit qu'elle eût voulu la
conférer à un archiduc, soit qu'elle eût songé à la réunir à
l'archevêché de Cologne pour en faire un grand Etat ecclésiastique
qu'elle eût opposé à la Prusse, de ce côté du Rhin, penchait pour le
prince de Salm, évêque de Tournai, et elle le patronna un moment. S'il
eût été mieux avisé, le chapitre cathédral eût remis le bâton pastoral
à un prélat qui fût resté étranger à l'administration réactionnaire de
Hoensbroeck, et, en tout cas, il se fût gardé de déplaire à une grande
puissance catholique comme l'Autriche, dont le secours lui avait été
si nécessaire quand il fallut combattre par les armes le parti
révolutionnaire. L'Autriche avait donné à Hoensbroeck et à ses
ministres des conseils de modération qui ne furent pas suivis. On ne
l'écouta pas davantage quand le trône épiscopal devint vacant. La
réaction, disons mieux, la contre-révolution devait être complète ;
politique dangereuse dans ce moment où les idées nouvelles allaient
faire explosion avec une force irrésistible si on tentait de les
comprimer. De Chestret voyait juste quand il écrivait à Bailly, le 23
juin, que l'avènement de Méan porterait le dernier coup à la
principauté. Rien ne triompha de l'obstination du chapitre cathédral.
Méan fut élu à l'unanimité, le 16 août 1792.
Les révolutionnaires
liégeois qui avaient dû prendre le chemin de l'exil après le retour de
Hoensbroeck, attendaient du nouveau prince un décret d'amnistie qui
eût été en quelque sorte son don de joyeux avènement, le gage de la
réconciliation de tous les partis. Ils furent cruellement déçus. Méan
se montra aussi rigoureux que son prédécesseur. Il est vrai qu'il ne
jouit pas longtemps du pouvoir suprême. Avant qu'il eût le temps de se
faire inaugurer, les Français étaient en Belgique ; le 6 novembre,
Dumouriez remportait sur les Autrichiens la grande victoire de
Jemappes et s'emparait en quelques jours de tous les Pays-Bas ; le 28,
ses soldats entraient à Liège. La veille, Méan avait quitté la ville
avec sa cour, et son départ, dit Borgnet, fut le signal d'une
explosion facile à prévoir. Les exilés rentrèrent à la suite des
Français, leurs libérateurs, et ils crurent que dès ce jour-là leur
patrie était vraiment libre. Le magistrat de la cité formé de
partisans du prince, fut dissous et remplacé par le conseil municipal
révolutionnaire de 1790. Dumouriez invita les Liégeois à élire une Convention nationale de cent vingt membres qui remplacerait
l'ancienne assemblée des trois Etats. Des
conseils
provisoires s'emparèrent de l'administration dans les
petites villes et les communes rurales. Le pays allait s'organiser selon le
vœu des
patriotes, quand parut le fameux
décret du 15 décembre, par lequel la Convention française séquestrait
dans les Pays-Bas et la principauté de Liège tous les biens des
partisans de l'ancien régime pour les remettre aux administrations
provinciales ; annonçait l'envoi de commissaires qui fraterniseraient
avec les populations et prendraient les mesures nécessaires à
l'entretien des armées ; arrêtait que le peuple réuni en assemblées
primaires élirait des administrateurs provisoires, excluant de
l'éligibilité tous les anciens fonctionnaires, les nobles, les membres
des corporations privilégiées ; ordonnait l'abolition de tous les
impôts ; supprimait la noblesse, les privilèges et toutes les autorités
existantes. Ce terrible décret, quoiqu'il rappelât dans son préambule
le principe de la souveraineté populaire, n'était qu'un acheminement à
la réunion de notre pays à la France. Il fut exécuté dans la
principauté avec autant d'habileté que d'énergie. Les commissaires de
la Convention retardèrent la réunion de la convention liégeoise, dont
ils craignaient l'influence, et ne permirent que l'élection d'une
administration générale provisoire ; quand celle-ci se réunit, elle
n'eut qu'à ratifier un vœu émis six semaines auparavant par les
Franchimontois et quelques sections liégeoises en faveur de l'annexion
à la France.
L'influence française fut de courte
durée. Le ler mars 1793, le prince de Cobourg, généralissime
des
forces autrichiennes, traversait la Roer et emportait les redoutes
d'Aldenhoven. Le 2, il était à Rolduc et, le 3, à Maestricht. Les
Français durent sortir de Liège. Le vainqueur rétablit l'ancienne
magistrature et imposa à la principauté une contribution de guerre de
600,000 florins payable par tiers dans les neuf jours. Méan, qui
s'était réfugié à Munster pendant l'invasion française, apprit avec
étonnement les exigences du général des alliés à l'égard de son peuple
déjà si cruellement éprouvé ; il fit des démarches pour obtenir une
réduction de l'indemnité, démarches qui n'eurent aucun succès. La somme, du reste, fut payée
avant le délai prescrit. Lui-même sut bientôt que des ordres venus
de Vienne enjoignaient à Cobourg d'administrer provisoirement la
principauté. Il était question, paraît-il, de démembrer le petit
Etat liégeois. Dotrenge, son chargé d'affaires à Bruxelles, lui
envoya plus tard, le 11 août 1793, le résumé d'un entretien entre le
duc de Beaufort et l'archiduc Joseph, au cours duquel Son Altesse
avait déclaré qu'il y avait dans le pays de Liège, et notamment
dans l'Entre-Sambre-et-Meuse et les Ardennes, plusieurs parties qui
étaient de la convenance de Sa Majesté Impériale et qu'il serait
désirable qu'on trouvât le moyen de faire des échanges ! L'Autriche,
comme le remarque Borgnet, avait un intérêt immense à conserver le
concours armé de la Prusse, qui déjà préparait sournoisement la paix
avec la France. Pour la retenir, il semblait assez naturel de
présenter à son avidité peu scrupuleuse l'appât d'une augmentation
de territoire du côté de la Meuse.
Au mois d'avril seulement, Méan put
retourner à Liège et reprendre les rênes du gouvernement. La cour de
Vienne lui avait fait entendre qu'il devait accorder une large
amnistie, à l'exception de quelques chefs, et faire droit aux
revendications les plus légitimes. L'Autriche se montrait
bienveillante à l'égard des patriotes liégeois, parce qu'elle craignait qu'une nouvelle révolte à Liège ne fût le signal de
nouveaux troubles dans les Pays-Bas, et parce qu'elle voulait se
ménager des alliés dans la principauté même, dans le cas où elle se
verrait obligée par les circonstances à en annexer une partie. Méan
rentra dans sa capitale, le 21, au soir. La population n'avait pas été
prévenue et le prince se rendit à son palais directement, sans avoir à
subir les ennuis d'une réception officielle. Il ne perdit pas un
moment. Déjà le 9 mars il
avait annulé tout ce qui s'était fait dans le pays depuis le 27
novembre précédent, rétabli toutes choses en l'état, rappelé les
anciens juges et les anciens fonctionnaires destitués par les
commissaires de la Convention à l'exception toutefois de ceux qui
avaient adhéré au régime français ; on défendit même aux cours
d'admettre à leurs audiences les avocats qui avaient pris part à la
révolution ; les notaires coupables du même crime étaient suspendus
jusqu'au moment où une instruction judiciaire déciderait de leur sort.
Toutefois, un mandement du 29 avril tempéra quelque peu la rigueur de
ce premier décret en relevant de la suspension les avocats,
procureurs, greffiers on notaires qui n'auraient été que membres de
section, pourvu qu'en y siégeant ils n'eussent commis aucun délit de
droit commun, ni aucun crime de lèse-majesté, c'est-à-dire qu'ils ne
se fussent rendus coupables ni de sacrilèges, ni d'incendies, ni de
démarches ou d'intrigues en vue de faciliter la conquête du pays par
l'étranger! Méan avait signalé, deux jours avant, à son secrétaire de
Chestret les catégories de patriotes qu'il était question de
poursuivre criminellement : les présidents et secrétaires des
sections, les membres de l'administration provinciale, des conseils
municipaux, les missionnaires politiques envoyés dans les campagnes,
les imprimeurs de tous les écrits séditieux. Le lendemain, en donnant
ses instructions au tréfoncier Ghisels, son grand écolâtre, il
recommandait de suspendre les poursuites ; trois jours après, il
limitait cette suspension aux présidents et secrétaires des sections
« pour
tous les autres cas
»,
écrivait-il,
« comme
ils tombent sur des gens qui sont universellement reconnus
punissables, sans espoir de trouver des protecteurs puissants, on peut
continuer d'aller en avant
». Aussi le
nombre des exilés pendant cette seconde restauration fut-il
relativement considérable. Le prélat qui accueillait si généreusement
dans ses Etats les proscrits français, comme l'abbé Delille, se
montrait impitoyable envers ceux de ses sujets qui avaient adhéré aux
idées nouvelles. L'amnistie si longtemps désirée ne parut que le 6
juillet ; elle était
applicable à ceux qui avaient pris part
aux désordres arrivés pendant l'invasion, mais elle renfermait tant
d'exceptions que personne ne sut gré au prince de sa clémence tardive.
L'assemblée traditionnelle des trois
Etats du pays eut lieu le 8 juillet. Le lendemain, le prince fut
inauguré solennellement ; il prit comme évêque suffragant le baron
Antoine-Casimir de Stockheim. Il fallait pourvoir aux difficultés
financières que les derniers événements avaient créées. Le prince
Ferdinand de Wurtemberg, beau-frère de l'empereur François II, un des
lieutenants de Cobourg, qui était entré à Liège, après l'affaire
d'Aldenhoven, à la tête de l'aile gauche de la grande armée, réclamait
80,000 florins d'indemnité pour les pertes qu'il avait faites dans le
pays. Méan, qui évitait de se brouiller avec la famille d'un aussi
puissant solliciteur, paya la moitié de la somme ; dans leur séance du
mois de mai 1794, les Etats prirent cette dette à leur charge et
remboursèrent au prince l'argent qu'il avait avancé. Le pays tout
entier avait été ainsi rançonné par ce grand seigneur avide, qu'un
recès de l'état primaire avait surnommé l'illustre libérateur
qui avait débarrassé Liège de la horde impie et régicide qui
l'occupait !
Dans l'entre-temps, le
gouvernement épiscopal poursuivait sa politique réactionnaire d'une
manière implacable. L'imprimeur Desoer avait été condamné à un
emprisonnement de plusieurs mois. Grégoire-Joseph Chapuis, médecin
verviétois, d'une famille de patriotes, s'était enthousiasmé pour les
idées nouvelles. Membre de la municipalité de Verviers, en 1793, il
avait marié civilement plusieurs de ses concitoyens. Comme son frère
Hubert, qui avait pris la fuite lors des troubles de 1789, il jugea
prudent d'émigrer avant le retour des autorités épiscopales. Il rentra
imprudemment dans le pays, fut arrêté et traduit devant la haute cour
échevinale de Liège, qui le condamna à la peine de mort. Méan refusa
de lui faire grâce. S'il faut en croire certaines versions
contemporaines, il répondit même, à ceux qui sollicitaient pour le
condamné :
« Il faut
donner un exemple aux philosophes,
je n'en veux plus
».
Et le malheureux Chapuis fut exécuté le 2
janvier 1794, sur une des places de Verviers, devant une foule
exaspérée que retenaient à grand-peine des soldats hollandais indignés
eux-mêmes de la cruauté du supplice. La mémoire de Chapuis fut honorée
comme celle d'un martyr, et le nom de Méan devint à jamais impopulaire
dans toutes les localités de la vallée de la Vesdre. Un certain
Bouquette de Dinant, ancien fripier, avait attaché sur la manche de
César de Hoensbroeck quand il se rendit, le 18 août, à l'hôtel de
ville, une cocarde patriotique en lui adressant des paroles
irrévérencieuses. Pendant l'invasion française il avait été officier
municipal. Il fut exécuté à Huy dans le courant du mois de mars 1794.
Ces exécutions ne
raffermirent pas le trône de Méan. A la fin de mai de cette même année
1794, les Français rentraient dans les Pays-Bas ; le 26 juin, Jourdan,
à la tête de l'armée de l'Entre-Sambre-et-Meuse, remportait la
décisive victoire de Fleurus. Cette fois, les Français étaient
définitivement maîtres de notre patrie. Le 24 juillet, Méan sortit du
pays de Liège, dont il perdait la souveraineté pour toujours, et le
27, le jour même de la chute de Robespierre, l'ennemi y entrait. La
principauté disparut et une partie de son territoire devint le
département de l'Ourthe.
Méan se retira à Erfurt où
il vécut en simple particulier, habituellement avec Berthonnier, son
secrétaire, encourageant de sa retraite les prêtres du diocèse qui
refusèrent de prêter serment à la constitution civile du clergé et
leur accordant de grands pouvoirs spirituels. Quand la principauté eut
été cédée irrévocablement à la France par le traité de Lunéville, Méan,
en vertu des arrangements pris entre l'empire allemand et la
république française, dut se contenter d'une pension viagère très
inférieure aux revenus dont il jouissait précédemment, et cette
pension fut mise à la charge de plusieurs princes germaniques qui
avaient obtenu des accroissements de territoire sur la rive droite du
Rhin. Il fit de vains efforts pour obtenir en faveur de ses fidèles
serviteurs des indemnités équivalentes à leurs pertes ; le résultat de
ses réclamations fut l'allocation d'une somme assez modique, une fois
payée. A l'époque du Concordat, il donna sa démission d'évêque de
Liège pour obéir à l'invitation du pape Pie VII, ce qui n'impliquait
pas une renonciation de ses droits de souverain sur la principauté.
Après la chute de Napoléon, il espéra qu'il remonterait sur le trône,
et il adressa de vives réclamations au congrès de Vienne, semblables à
celles qu'il avait présentées au congrès de Radstadt en 1797. Elles ne
furent pas écoutées et le ci-devant pays de Liège fut incorporé dans
le nouveau royaume des Pays-Bas.
D'amples compensations
attendaient le prince-évêque déchu. Guillaume Ier, roi des Pays-Bas,
qui voulait se rendre agréable à une famille dont il connaissait
l'influence, nomma François-Antoine de Méan membre de la première
chambre des Etats généraux, grand-croix de l'ordre du Lion belgique,
prince de Méan, et le désigna pour le siège archiépiscopal de Malines,
vacant depuis plusieurs années. Méan, quoiqu'il fût un observateur
scrupuleux de la discipline catholique et que pendant son exil il eût
encouragé le clergé liégeois à combattre toutes les constitutions
contraires aux lois de l'Eglise (1), n'hésita pas à accepter les
faveurs d'un souverain calviniste et à prêter le serment de fidélité
à la loi fondamentale qui venait d'être condamnée par le
jugement doctrinal des évêques belges. Quand le pape eut
protesté à son tour contre la constitution nouvelle, Méan, qui
résidait alors à Ratisbonne, déclara, le 18 mai 1817, qu'en prêtant
serment à la loi fondamentale, il n'avait nullement entendu s'engager
à rien qui fût contraire aux dogmes ou aux lois de l'Eglise
catholique, et qu'en jurant de protéger toutes les communions
religieuses de l'État, c'est-à-dire les membres qui les composaient,
il n'entendait leur accorder cette protection que sous le rapport
civil, sans vouloir par là approuver ni directement ni indirectement
les maximes qu'elles professaient et que la religion catholique
proscrit. Cette déclaration fut admise par le gouvernement et dès lors
les catholiques les plus scrupuleux, dit de Gerlache, offrirent de
prêter serment dans le sens de Mgr de Méan. Le Saint-Père se contenta
de cette explication en exigeant qu'elle fût rendue publique par la
voie des journaux et préconisa Méan archevêque de Malines dans le
consistoire du 28 juillet 1817. Les bulles d'institution canonique
renfermaient un éloge remarquable du nouveau métropolitain. Or, le 3
juillet de l'année suivante, Méan, dans une lettre privée à l'abbé
Klerens, curé de Sainte-Catherine et doyen rural de Bruxelles, avait
donné les raisons de sa déclaration en faisant entendre que le pape
n'avait pas condamné le serment à la loi fondamentale. Cette
explication passablement téméraire s'ébruita, parvint jusqu'à Rome et
le pape, pour en atténuer l'effet, la combattit et la réfuta point par
point dans son bref Antequam ad litteras, daté du 3 décembre
1817.
Sur ces entrefaites, Méan
avait pris possession de son siège par procuration, le 22 septembre.
Le chanoine Van Helmont fit en son nom la profession de foi et prêta
le serment de fidélité à l'Église de Malines entre les mains du
vicaire général Forgeur. Le 5 octobre, Mgr Van Velde de Melroy, ancien
évêque de Ruremonde, imposa le pallium à l'archevêque dans sa chapelle
domestique à Bruxelles. Le 13 octobre, Méan fit son entrée solennelle
dans la cité archiépiscopale et le lendemain il assista aux fêtes
brillantes que la régence donna en son honneur.
Le primat des Pays-Bas
était bien vu à la cour. On attendait de lui plus de condescendance
que des autres chefs du clergé et on le ménageait davantage. Peut-être
croyait-on que ses infirmités le rendraient incapable d'une longue
résistance. On se trompa. Quand le roi Guillaume eut par ses arrêtés
du 14 juin et du 17 juillet 1825 supprimé toute liberté d'enseignement
et créé pour les futurs prêtres un collège philosophique à Louvain,
Méan, bien qu'on lui eût offert une place de curateur au nouvel
établissement, protesta avec énergie contre des mesures qu'il jugeait
contraires à la loi fondamentale et attentatoires aux droits de
l'Église, énergie qui lui valut les félicitations du pape Léon XII. La
correspondance qu'il échangea avec Goubau, le directeur du culte
catholique du royaume des Pays-Bas, atteste la fermeté avec laquelle
il défendit les droits de son clergé. Ni les séductions ni les menaces
ne fléchirent le courageux prélat. Van Gobbelschroy, ministre de
l'intérieur, lui ayant adressé une lettre prétendument théologico-canonique,
Méan la réfuta dans un mémoire d'environ trente pages in-folio,
portant la date du 20 avril 1827. Le roi fit des concessions. Il
conclut, le 18 juin 1827, un concordat avec le Saint-Siège, rendit
facultatif, puis supprima, le 9 janvier 1830, le collège philosophique
et permit aux évêques de rouvrir les séminaires diocésains. C'était
trop tard. Quelques mois plus tard, la révolution éclatait, et un des
premiers actes du gouvernement provisoire fut d'affranchir le culte
catholique de toute entrave. Quand le Congrès national élabora une
constitution qui fût en harmonie avec le caractère et les traditions
du peuple belge, Méan demanda que la charte nouvelle assurât aux
catholiques le libre exercice de leur culte et les mit à l'abri des
vexations qu'une longue et triste expérience, disait-il, leur avait
fait craindre. Ce fut le dernier effort de cette volonté énergique que
la mort seule pouvait abattre. Méan tomba frappé d'apoplexie, le 15
janvier 1831, à l'âge de soixante-quinze ans. On déposa son corps dans
la crypte sépulcrale des archevêques sous le maitre-autel de Saint-Rombaut.
En 1837, son neveu et légataire universel, le comte Eugène de Méan,
fit élever par le sculpteur liégeois Louis Jehotte un mausolée en
marbre blanc à la place où reposait la dépouille mortelle de
l'archevêque.
Méan avait passé les
plus belles années de sa vie dans l'exil. Il régnait depuis dix-huit
mois à Liège, quand il dut, par suite d'une nouvelle invasion des
Français, abandonner le gouvernement temporel de la petite
principauté. Quand, vingt-trois ans plus tard, il accepta le siège
archiépiscopal de Malines, il était atteint de graves infirmités.
Néanmoins, il eut le temps, à Liège comme à Malines, de montrer son
caractère. Si l'on croit les contemporains, c'était un prince d'une
politesse exquise, très charitable, très exact dans l'accomplissement
de ses devoirs religieux, très entêté aussi, tiess di hoie,
comme il le disait un jour à Malines en se servant, pour mieux rendre
sa pensée, de l'idiome énergique de son pays natal. On l'avait vu à la
façon dont il poursuivit à Liège les auteurs ou même les simples
partisans des mouvements révolutionnaires de 1789 et de 1792. Un
souverain moins fanatique eût compris qu'il fallait donner quelques
satisfactions aux revendications populaires et éviter de froisser
l'Autriche qui pour des raisons intéressées sollicitait en faveur des
patriotes une large amnistie. La mort de Chapuis et de Bouquette fit
taxer de cruauté la sévérité d'un prince qui fut ailleurs charitable,
voire généreux, à l'égard des malheureux. L'archevêque de Malines fut
aussi ferme que l'évêque de Liège. Si l'on se trompa un moment à Rome
comme à La Haye sur ses vrais sentiments, à cause de la promptitude
avec laquelle il avait accepté la loi fondamentale, on reconnut
bientôt que le courtisan s'effaçait devant le prélat quand les
intérêts de l'Église étaient menacés et que le primat des Pays-Bas
n'était pas moins inébranlable que ses évêques quand il fallait
résister à la politique arbitraire des ministres du roi Guillaume. A
défaut d'une intelligence supérieure Méan montra dans des
circonstances difficiles une rare énergie et il ne mentit pas à sa
devise : Domine, non recuso laborem.
Méan portait : d'argent, à
l'arbre au naturel, fructifère, posé sur un tertre de sinople, à
l'aigle éployée de sable, becquetée et membrée de gueules et couronnée
d'or, tenant dans ses serres une tringle d'or brochant sur le fût de
l'arbre. |