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François-Antoine-Marie-Constantin de Méan


 


 

 

 

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 François-Antoine-Marie-Constantin de Méan (1792-1794), école liégeoise. Musée Curtius, Liège. 

 

 

 

 

H. Lonchay
Biographie nationale T. XIV, pp. 197 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

MEAN (François-Antoine-Marie-Constantin DE), dernier prince-évêque de Liège, archevêque de Malines et primat des Pays-Bas, était le deuxième fils de François-Antoine, comte de Méan de Beaurieux, seigneur de Saive, de Gutshoven, chambellan de l'archevêque de Cologne, et de Anne-Élisabeth-Françoise, comtesse de Hoensbroeck-d'Oost. Il naquit au château de Saive, le 6 juillet 1756. Après des études faites à Mayence et à Douai, il voulut entrer comme chanoine noble dans le chapitre cathédral de Saint-Lambert, mais on trouva qu'il ne réunissait pas tous les quartiers requis. Pendant que cette difficulté était encore pendante, le pape lui donna la coadjutorerie du canonicat de son oncle, Pierre-Guillaume de Méan, avec droit de succession. Le 28 mai 1777, il fut reçu parmi les tréfonciers de l'église cathédrale. Le 21 juillet 1784, son oncle maternel, César de Hoensbroeck était inauguré prince-évêque. Le nouveau souverain s'adjoignit comme suffragant le jeune Méan dès qu'il eut reçu la prêtrise. Le souverain pontife l'ayant nommé évêque d'Hippone in partibus, Hoensbroeck lui donna l'onction épiscopale, le 19 février 1786. Deux ans plus tard, le 1er mars 1788, notre suffragant acquit encore la prévôté de la collégiale de Saint-Martin.

   La principauté était à cette époque le théâtre d'une vive agitation. Hoensbroeck avait ordonné la fermeture d'une salle de danse ouverte à Spa par le sieur Levoz et on avait contesté la légitimité de cette interdiction. Aux trois Etats, non au prince, disaient les mécontents, il appartenait de prendre de telles ordonnances attentatoires aux droits de la bourgeoisie. Le tribunal des Vingt-Deux lui ayant donné tort, Hoensbroeck en appela à la chambre impériale de justice qui siégeait à Wetzlar et avait été érigée par Maximilien pour connaître des différends qui surgissaient entre les princes du Saint-Empire et leurs sujets. Le 6 mai 1789, Méan partit pour Wetzlar, et son oncle ne tarda pas à l'y rejoindre.

   Or, en ce moment, une révolution éclatait en France. Le 14 juillet, la Bastille s'écroulait sous les coups des insurgés, et d'une extrémité du pays à l'autre on réclamait l'abolition des privilèges féodaux, on demandait une constitution qui consacrât l'égalité sociale et accordât au peuple le régime représentatif. Ces revendications eurent leur écho dans la vallée de la Meuse, à Liège surtout. Le 18 août, on renversa le magistrat local et on élut bourgmestre deux citoyens populaires, Fabry et de Chestret. Le règlement électoral de 1684 fut abrogé. Hoensbroeck, qui n'avait pas su prévenir l'orage par des concessions opportunes, ni le conjurer par une résistance énergique, se retira furtivement à Trèves et Méan l'y suivit.

   A partir de ce moment, Méan se mêla activement des affaires liégeoises en travaillant au rétablissement de l'autorité épiscopale telle qu'elle existait avant la journée du 18 août. Il partageait la confiance du prince avec le tréfoncier Wasseige, ministre plénipotentiaire de Hoensbroeck auprès des princes directeurs du cercle de Westphalie et fort écouté des agents autrichiens. Nous le trouvons tantôt à Coblence ou à Mayence, chez l'Electeur, qui, comme prince-souverain du Saint-Empire, avait offert sa médiation aux belligérants ; tantôt à Bruxelles, auprès du comte de Metternich-Winnebourg, ministre plénipotentiaire de l'empereur Léopold II dans les Pays-Bas. En 1792, après la restauration du pouvoir épiscopal dans la vallée de la Meuse, Méan entra si avant dans la faveur de son oncle qu'il supplanta complètement Wasseige. Celui-ci finit même par tomber en disgrâce et donna sa démission. Quand Hoensbroeck mourut le 4 juin de la même année, Méan était sans contredit le chanoine le plus influent du chapitre cathédral, celui qui avait le plus de chance de devenir le chef spirituel et temporel de l'Église de Liège, bien qu'on pût lui opposer des compétiteurs sérieux, tels que d'Oultremont, de Hompesch, d'Arberg, évêque d'Ypres, de Salm, évêque de Tournai. Il était le neveu du défunt, l'ami du grand prévôt et du grand écolâtre, et il résidait à Liège même, autant de circonstances qui favorisaient singulièrement sa candidature. Enfin, ses idées politiques étaient celles de la majorité du chapitre, et cette communauté de sentiments avec ses collègues de la cathédrale militait alors plus en sa faveur que les raisons de l'amitié ou sa parenté avec l'évêque défunt. Le chapitre savait que Méan serait l'exécuteur inflexible de la réaction contre les principes révolutionnaires qui s'étaient fait jour en 1789, réaction qui avait commencé dès le retour de Hoensbroeck et que le haut clergé voulait poursuivre jusqu'au bout, parce qu'il y voyait le maintien de son existence. Aussi la nomination de Méan fut-elle aussitôt décidée.

   Dès que la succession de Hoensbroeck fut ouverte, Méan commença ses visites. Il ménagea une réunion préparatoire, non officielle, du chapitre, et une trentaine de tréfonciers s'engagèrent dès lors à voter pour lui. Sa candidature était agréable au ministre de Hollande qui fut assez habile pour faire croire que ses désirs étaient ceux des cours de Londres et de Berlin. Par contre, la cour de Vienne, à qui l'on attribuait des vues sur la principauté, soit qu'elle eût voulu la conférer à un archiduc, soit qu'elle eût songé à la réunir à l'archevêché de Cologne pour en faire un grand Etat ecclésiastique qu'elle eût opposé à la Prusse, de ce côté du Rhin, penchait pour le prince de Salm, évêque de Tournai, et elle le patronna un moment. S'il eût été mieux avisé, le chapitre cathédral eût remis le bâton pastoral à un prélat qui fût resté étranger à l'administration réactionnaire de Hoensbroeck, et, en tout cas, il se fût gardé de déplaire à une grande puissance catholique comme l'Autriche, dont le secours lui avait été si nécessaire quand il fallut combattre par les armes le parti révolutionnaire. L'Autriche avait donné à Hoensbroeck et à ses ministres des conseils de modération qui ne furent pas suivis. On ne l'écouta pas davantage quand le trône épiscopal devint vacant. La réaction, disons mieux, la contre-révolution devait être complète ; politique dangereuse dans ce moment où les idées nouvelles allaient faire explosion avec une force irrésistible si on tentait de les comprimer. De Chestret voyait juste quand il écrivait à Bailly, le 23 juin, que l'avènement de Méan porterait le dernier coup à la principauté. Rien ne triompha de l'obstination du chapitre cathédral. Méan fut élu à l'unanimité, le 16 août 1792.

   Les révolutionnaires liégeois qui avaient dû prendre le chemin de l'exil après le retour de Hoensbroeck, attendaient du nouveau prince un décret d'amnistie qui eût été en quelque sorte son don de joyeux avènement, le gage de la réconciliation de tous les partis. Ils furent cruellement déçus. Méan se montra aussi rigoureux que son prédécesseur. Il est vrai qu'il ne jouit pas longtemps du pouvoir suprême. Avant qu'il eût le temps de se faire inaugurer, les Français étaient en Belgique ; le 6 novembre, Dumouriez remportait sur les Autrichiens la grande victoire de Jemappes et s'emparait en quelques jours de tous les Pays-Bas ; le 28, ses soldats entraient à Liège. La veille, Méan avait quitté la ville avec sa cour, et son départ, dit Borgnet, fut le signal d'une explosion facile à prévoir. Les exilés rentrèrent à la suite des Français, leurs libérateurs, et ils crurent que dès ce jour-là leur patrie était vraiment libre. Le magistrat de la cité formé de partisans du prince, fut dissous et remplacé par le conseil municipal révolutionnaire de 1790. Dumouriez invita les Liégeois à élire une Convention nationale de cent vingt membres qui remplacerait l'ancienne assemblée des trois Etats. Des conseils provisoires s'emparèrent de l'administration dans les petites villes et les communes rurales. Le pays allait s'organiser selon le vœu des patriotes, quand parut le fameux décret du 15 décembre, par lequel la Convention française séquestrait dans les Pays-Bas et la principauté de Liège tous les biens des partisans de l'ancien régime pour les remettre aux administrations provinciales ; annonçait l'envoi de commissaires qui fraterniseraient avec les populations et prendraient les mesures nécessaires à l'entretien des armées ; arrêtait que le peuple réuni en assemblées primaires élirait des administrateurs provisoires, excluant de l'éligibilité tous les anciens fonctionnaires, les nobles, les membres des corporations privilégiées ; ordonnait l'abolition de tous les impôts ; supprimait la noblesse, les privilèges et toutes les autorités existantes. Ce terrible décret, quoiqu'il rappelât dans son préambule le principe de la souveraineté populaire, n'était qu'un acheminement à la réunion de notre pays à la France. Il fut exécuté dans la principauté avec autant d'habileté que d'énergie. Les commissaires de la Convention retardèrent la réunion de la convention liégeoise, dont ils craignaient l'influence, et ne permirent que l'élection d'une administration générale provisoire ; quand celle-ci se réunit, elle n'eut qu'à ratifier un vœu émis six semaines auparavant par les Franchimontois et quelques sections liégeoises en faveur de l'annexion à la France.

   L'influence française fut de courte durée. Le ler mars 1793, le prince de Cobourg, généralissime des forces autrichiennes, traversait la Roer et emportait les redoutes d'Aldenhoven. Le 2, il était à Rolduc et, le 3, à Maestricht. Les Français durent sortir de Liège. Le vainqueur rétablit l'ancienne magistrature et imposa à la principauté une contribution de guerre de 600,000 florins payable par tiers dans les neuf jours. Méan, qui s'était réfugié à Munster pendant l'invasion française, apprit avec étonnement les exigences du général des alliés à l'égard de son peuple déjà si cruellement éprouvé ; il fit des démarches pour obtenir une réduction de l'indemnité, démarches qui n'eurent aucun succès. La somme, du reste, fut payée avant le délai prescrit. Lui-même sut bientôt que des ordres venus de Vienne enjoignaient à Cobourg d'administrer provisoirement la principauté. Il était question, paraît-il, de démembrer le petit Etat liégeois. Dotrenge, son chargé d'affaires à Bruxelles, lui envoya plus tard, le 11 août 1793, le résumé d'un entretien entre le duc de Beaufort et l'archiduc Joseph, au cours duquel Son Altesse avait déclaré qu'il y avait dans le pays de Liège, et notamment dans l'Entre-Sambre-et-Meuse et les Ardennes, plusieurs parties qui étaient de la convenance de Sa Majesté Impériale et qu'il serait désirable qu'on trouvât le moyen de faire des échanges ! L'Autriche, comme le remarque Borgnet, avait un intérêt immense à conserver le concours armé de la Prusse, qui déjà préparait sournoisement la paix avec la France. Pour la retenir, il semblait assez naturel de présenter à son avidité peu scrupuleuse l'appât d'une augmentation de territoire du côté de la Meuse.

   Au mois d'avril seulement, Méan put retourner à Liège et reprendre les rênes du gouvernement. La cour de Vienne lui avait fait entendre qu'il devait accorder une large amnistie, à l'exception de quelques chefs, et faire droit aux revendications les plus légitimes. L'Autriche se montrait bienveillante à l'égard des patriotes liégeois, parce qu'elle craignait qu'une nouvelle révolte à Liège ne fût le signal de nouveaux troubles dans les Pays-Bas, et parce qu'elle voulait se ménager des alliés dans la principauté même, dans le cas où elle se verrait obligée par les circonstances à en annexer une partie. Méan rentra dans sa capitale, le 21, au soir. La population n'avait pas été prévenue et le prince se rendit à son palais directement, sans avoir à subir les ennuis d'une réception officielle. Il ne perdit pas un moment. Déjà le 9 mars il avait annulé tout ce qui s'était fait dans le pays depuis le 27 novembre précédent, rétabli toutes choses en l'état, rappelé les anciens juges et les anciens fonctionnaires destitués par les commissaires de la Convention à l'exception toutefois de ceux qui avaient adhéré au régime français ; on défendit même aux cours d'admettre à leurs audiences les avocats qui avaient pris part à la révolution ; les notaires coupables du même crime étaient suspendus jusqu'au moment où une instruction judiciaire déciderait de leur sort. Toutefois, un mandement du 29 avril tempéra quelque peu la rigueur de ce premier décret en relevant de la suspension les avocats, procureurs, greffiers on notaires qui n'auraient été que membres de section, pourvu qu'en y siégeant ils n'eussent commis aucun délit de droit commun, ni aucun crime de lèse-majesté, c'est-à-dire qu'ils ne se fussent rendus coupables ni de sacrilèges, ni d'incendies, ni de démarches ou d'intrigues en vue de faciliter la conquête du pays par l'étranger! Méan avait signalé, deux jours avant, à son secrétaire de Chestret les catégories de patriotes qu'il était question de poursuivre criminellement : les présidents et secrétaires des sections, les membres de l'administration provinciale, des conseils municipaux, les missionnaires politiques envoyés dans les campagnes, les imprimeurs de tous les écrits séditieux. Le lendemain, en donnant ses instructions au tréfoncier Ghisels, son grand écolâtre, il recommandait de suspendre les poursuites ; trois jours après, il limitait cette suspension aux présidents et secrétaires des sections « pour tous les autres cas », écrivait-il, « comme ils tombent sur des gens qui sont universellement reconnus punissables, sans espoir de trouver des protecteurs puissants, on peut continuer d'aller en avant ». Aussi le nombre des exilés pendant cette seconde restauration fut-il relativement considérable. Le prélat qui accueillait si généreusement dans ses Etats les proscrits français, comme l'abbé Delille, se montrait impitoyable envers ceux de ses sujets qui avaient adhéré aux idées nouvelles. L'amnistie si longtemps désirée ne parut que le 6 juillet ; elle était applicable à ceux qui avaient pris part aux désordres arrivés pendant l'invasion, mais elle renfermait tant d'exceptions que personne ne sut gré au prince de sa clémence tardive.

   L'assemblée traditionnelle des trois Etats du pays eut lieu le 8 juillet. Le lendemain, le prince fut inauguré solennellement ; il prit comme évêque suffragant le baron Antoine-Casimir de Stockheim. Il fallait pourvoir aux difficultés financières que les derniers événements avaient créées. Le prince Ferdinand de Wurtemberg, beau-frère de l'empereur François II, un des lieutenants de Cobourg, qui était entré à Liège, après l'affaire d'Aldenhoven, à la tête de l'aile gauche de la grande armée, réclamait 80,000 florins d'indemnité pour les pertes qu'il avait faites dans le pays. Méan, qui évitait de se brouiller avec la famille d'un aussi puissant solliciteur, paya la moitié de la somme ; dans leur séance du mois de mai 1794, les Etats prirent cette dette à leur charge et remboursèrent au prince l'argent qu'il avait avancé. Le pays tout entier avait été ainsi rançonné par ce grand seigneur avide, qu'un recès de l'état primaire avait surnommé l'illustre libérateur qui avait débarrassé Liège de la horde impie et régicide qui l'occupait !

   Dans l'entre-temps, le gouvernement épiscopal poursuivait sa politique réactionnaire d'une manière implacable. L'imprimeur Desoer avait été condamné à un emprisonnement de plusieurs mois. Grégoire-Joseph Chapuis, médecin verviétois, d'une famille de patriotes, s'était enthousiasmé pour les idées nouvelles. Membre de la municipalité de Verviers, en 1793, il avait marié civilement plusieurs de ses concitoyens. Comme son frère Hubert, qui avait pris la fuite lors des troubles de 1789, il jugea prudent d'émigrer avant le retour des autorités épiscopales. Il rentra imprudemment dans le pays, fut arrêté et traduit devant la haute cour échevinale de Liège, qui le condamna à la peine de mort. Méan refusa de lui faire grâce. S'il faut en croire certaines versions contemporaines, il répondit même, à ceux qui sollicitaient pour le condamné : « Il faut donner un exemple aux philosophes, je n'en veux plus ». Et le malheureux Chapuis fut exécuté le 2 janvier 1794, sur une des places de Verviers, devant une foule exaspérée que retenaient à grand-peine des soldats hollandais indignés eux-mêmes de la cruauté du supplice. La mémoire de Chapuis fut honorée comme celle d'un martyr, et le nom de Méan devint à jamais impopulaire dans toutes les localités de la vallée de la Vesdre. Un certain Bouquette de Dinant, ancien fripier, avait attaché sur la manche de César de Hoensbroeck quand il se rendit, le 18 août, à l'hôtel de ville, une cocarde patriotique en lui adressant des paroles irrévérencieuses. Pendant l'invasion française il avait été officier municipal. Il fut exécuté à Huy dans le courant du mois de mars 1794.

   Ces exécutions ne raffermirent pas le trône de Méan. A la fin de mai de cette même année 1794, les Français rentraient dans les Pays-Bas ; le 26 juin, Jourdan, à la tête de l'armée de l'Entre-Sambre-et-Meuse, remportait la décisive victoire de Fleurus. Cette fois, les Français étaient définitivement maîtres de notre patrie. Le 24 juillet, Méan sortit du pays de Liège, dont il perdait la souveraineté pour toujours, et le 27, le jour même de la chute de Robespierre, l'ennemi y entrait. La principauté disparut et une partie de son territoire devint le département de l'Ourthe.

   Méan se retira à Erfurt où il vécut en simple particulier, habituellement avec Berthonnier, son secrétaire, encourageant de sa retraite les prêtres du diocèse qui refusèrent de prêter serment à la constitution civile du clergé et leur accordant de grands pouvoirs spirituels. Quand la principauté eut été cédée irrévocablement à la France par le traité de Lunéville, Méan, en vertu des arrangements pris entre l'empire allemand et la république française, dut se contenter d'une pension viagère très inférieure aux revenus dont il jouissait précédemment, et cette pension fut mise à la charge de plusieurs princes germaniques qui avaient obtenu des accroissements de territoire sur la rive droite du Rhin. Il fit de vains efforts pour obtenir en faveur de ses fidèles serviteurs des indemnités équivalentes à leurs pertes ; le résultat de ses réclamations fut l'allocation d'une somme assez modique, une fois payée. A l'époque du Concordat, il donna sa démission d'évêque de Liège pour obéir à l'invitation du pape Pie VII, ce qui n'impliquait pas une renonciation de ses droits de souverain sur la principauté. Après la chute de Napoléon, il espéra qu'il remonterait sur le trône, et il adressa de vives réclamations au congrès de Vienne, semblables à celles qu'il avait présentées au congrès de Radstadt en 1797. Elles ne furent pas écoutées et le ci-devant pays de Liège fut incorporé dans le nouveau royaume des Pays-Bas.

   D'amples compensations attendaient le prince-évêque déchu. Guillaume Ier, roi des Pays-Bas, qui voulait se rendre agréable à une famille dont il connaissait l'influence, nomma François-Antoine de Méan membre de la première chambre des Etats généraux, grand-croix de l'ordre du Lion belgique, prince de Méan, et le désigna pour le siège archiépiscopal de Malines, vacant depuis plusieurs années. Méan, quoiqu'il fût un observateur scrupuleux de la discipline catholique et que pendant son exil il eût encouragé le clergé liégeois à combattre toutes les constitutions contraires aux lois de l'Eglise (1), n'hésita pas à accepter les faveurs d'un souverain calviniste et à prêter le serment de fidélité à la loi fondamentale qui venait d'être condamnée par le jugement doctrinal des évêques belges. Quand le pape eut protesté à son tour contre la constitution nouvelle, Méan, qui résidait alors à Ratisbonne, déclara, le 18 mai 1817, qu'en prêtant serment à la loi fondamentale, il n'avait nullement entendu s'engager à rien qui fût contraire aux dogmes ou aux lois de l'Eglise catholique, et qu'en jurant de protéger toutes les communions religieuses de l'État, c'est-à-dire les membres qui les composaient, il n'entendait leur accorder cette protection que sous le rapport civil, sans vouloir par là approuver ni directement ni indirectement les maximes qu'elles professaient et que la religion catholique proscrit. Cette déclaration fut admise par le gouvernement et dès lors les catholiques les plus scrupuleux, dit de Gerlache, offrirent de prêter serment dans le sens de Mgr de Méan. Le Saint-Père se contenta de cette explication en exigeant qu'elle fût rendue publique par la voie des journaux et préconisa Méan archevêque de Malines dans le consistoire du 28 juillet 1817. Les bulles d'institution canonique renfermaient un éloge remarquable du nouveau métropolitain. Or, le 3 juillet de l'année suivante, Méan, dans une lettre privée à l'abbé Klerens, curé de Sainte-Catherine et doyen rural de Bruxelles, avait donné les raisons de sa déclaration en faisant entendre que le pape n'avait pas condamné le serment à la loi fondamentale. Cette explication passablement téméraire s'ébruita, parvint jusqu'à Rome et le pape, pour en atténuer l'effet, la combattit et la réfuta point par point dans son bref Antequam ad litteras, daté du 3 décembre 1817.

   Sur ces entrefaites, Méan avait pris possession de son siège par procuration, le 22 septembre. Le chanoine Van Helmont fit en son nom la profession de foi et prêta le serment de fidélité à l'Église de Malines entre les mains du vicaire général Forgeur. Le 5 octobre, Mgr Van Velde de Melroy, ancien évêque de Ruremonde, imposa le pallium à l'archevêque dans sa chapelle domestique à Bruxelles. Le 13 octobre, Méan fit son entrée solennelle dans la cité archiépiscopale et le lendemain il assista aux fêtes brillantes que la régence donna en son honneur.

   Le primat des Pays-Bas était bien vu à la cour. On attendait de lui plus de condescendance que des autres chefs du clergé et on le ménageait davantage. Peut-être croyait-on que ses infirmités le rendraient incapable d'une longue résistance. On se trompa. Quand le roi Guillaume eut par ses arrêtés du 14 juin et du 17 juillet 1825 supprimé toute liberté d'enseignement et créé pour les futurs prêtres un collège philosophique à Louvain, Méan, bien qu'on lui eût offert une place de curateur au nouvel établissement, protesta avec énergie contre des mesures qu'il jugeait contraires à la loi fondamentale et attentatoires aux droits de l'Église, énergie qui lui valut les félicitations du pape Léon XII. La correspondance qu'il échangea avec Goubau, le directeur du culte catholique du royaume des Pays-Bas, atteste la fermeté avec laquelle il défendit les droits de son clergé. Ni les séductions ni les menaces ne fléchirent le courageux prélat. Van Gobbelschroy, ministre de l'intérieur, lui ayant adressé une lettre prétendument théologico-canonique, Méan la réfuta dans un mémoire d'environ trente pages in-folio, portant la date du 20 avril 1827. Le roi fit des concessions. Il conclut, le 18 juin 1827, un concordat avec le Saint-Siège, rendit facultatif, puis supprima, le 9 janvier 1830, le collège philosophique et permit aux évêques de rouvrir les séminaires diocésains. C'était trop tard. Quelques mois plus tard, la révolution éclatait, et un des premiers actes du gouvernement provisoire fut d'affranchir le culte catholique de toute entrave. Quand le Congrès national élabora une constitution qui fût en harmonie avec le caractère et les traditions du peuple belge, Méan demanda que la charte nouvelle assurât aux catholiques le libre exercice de leur culte et les mit à l'abri des vexations qu'une longue et triste expérience, disait-il, leur avait fait craindre. Ce fut le dernier effort de cette volonté énergique que la mort seule pouvait abattre. Méan tomba frappé d'apoplexie, le 15 janvier 1831, à l'âge de soixante-quinze ans. On déposa son corps dans la crypte sépulcrale des archevêques sous le maitre-autel de Saint-Rombaut. En 1837, son neveu et légataire universel, le comte Eugène de Méan, fit élever par le sculpteur liégeois Louis Jehotte un mausolée en marbre blanc à la place où reposait la dépouille mortelle de l'archevêque.

    Méan avait passé les plus belles années de sa vie dans l'exil. Il régnait depuis dix-huit mois à Liège, quand il dut, par suite d'une nouvelle invasion des Français, abandonner le gouvernement temporel de la petite principauté. Quand, vingt-trois ans plus tard, il accepta le siège archiépiscopal de Malines, il était atteint de graves infirmités. Néanmoins, il eut le temps, à Liège comme à Malines, de montrer son caractère. Si l'on croit les contemporains, c'était un prince d'une politesse exquise, très charitable, très exact dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, très entêté aussi, tiess di hoie, comme il le disait un jour à Malines en se servant, pour mieux rendre sa pensée, de l'idiome énergique de son pays natal. On l'avait vu à la façon dont il poursuivit à Liège les auteurs ou même les simples partisans des mouvements révolutionnaires de 1789 et de 1792. Un souverain moins fanatique eût compris qu'il fallait donner quelques satisfactions aux revendications populaires et éviter de froisser l'Autriche qui pour des raisons intéressées sollicitait en faveur des patriotes une large amnistie. La mort de Chapuis et de Bouquette fit taxer de cruauté la sévérité d'un prince qui fut ailleurs charitable, voire généreux, à l'égard des malheureux. L'archevêque de Malines fut aussi ferme que l'évêque de Liège. Si l'on se trompa un moment à Rome comme à La Haye sur ses vrais sentiments, à cause de la promptitude avec laquelle il avait accepté la loi fondamentale, on reconnut bientôt que le courtisan s'effaçait devant le prélat quand les intérêts de l'Église étaient menacés et que le primat des Pays-Bas n'était pas moins inébranlable que ses évêques quand il fallait résister à la politique arbitraire des ministres du roi Guillaume. A défaut d'une intelligence supérieure Méan montra dans des circonstances difficiles une rare énergie et il ne mentit pas à sa devise : Domine, non recuso laborem.

   Méan portait : d'argent, à l'arbre au naturel, fructifère, posé sur un tertre de sinople, à l'aigle éployée de sable, becquetée et membrée de gueules et couronnée d'or, tenant dans ses serres une tringle d'or brochant sur le fût de l'arbre.

H. Lonchay

   Archives de l'État, à Liège, Fonds divers ; règne de François-Antoine de Méan. - Archives de l'archevêché à Malines. - Polain, Recueil des ordonnances de la principauté de Liège, 3e série, t. II. - Borgnet, Histoire de la révolution liégeoise de 1789. - Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, 1724-1852. - Daris, Le Prince-évêque de Liège pendant l'émigration, 1789-1801, dans le tome XV des Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique. - Piot, La politique de l'Autriche au pays de Liège en 1791, dans les Comptes rendus des séances de la Commission royale d'histoire, 4e série, t. VI. - P. Claessens, Monseigneur de Méan, dernier prince-évêque de Liège, archevêque de Malines, dans le tome VIII de la Revue catholique. - P. Claessens, La Belgique chrétienne depuis la conquête française jusqu'à nos jours. - De Gerlache, Histoire du royaume des Pays-Bas. - Félix de Grave, Grégoire-Joseph Chapuis, décapité à Verniers. - Edmond Poncelet, La Seigneurie de Saive. - Collection des principaux chronogrammes, emblèmes, vers et autres inscriptions qui ont décoré la ville de Malines à l'occasion de l'entrée solennelle de S. A. le prince de Méan, comme archevêque de cette-ville, le 13 octobre 1817. Malines, 1817.


(1) Ainsi la loi ou plutôt le décret du 19 fructidor an V, qui imposait à tous les prêtres le serment de haine à la royauté. Quand, le 15 mai 1800, le premier consul exigea une promesse de fidélité à là Constitution de l'an VIII, Méan déclara que la licéité de la promesse de fidélité était douteuse et qu'il fallait s'abstenir jusqu'à décision ultérieure du Saint-Siège.  

 

 

23/01/2013