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Pourquoi Segond ? Mesdames messieurs, c’eut été une atteinte au patrimoine du protestantisme français, c’eut été une altération de son identité de ne pas produire aujourd’hui une ultime version de la Bible Segond. Pour m’en expliquer,
permettez-moi de redire en quelques mots, comment, il y a quelque 120 ans, fut
produite la première Bible Segond. HistoriqueC’est en 1865 que la Compagnie des pasteurs et des diacres de Genève demande à Louis Segond, de bien vouloir préparer une nouvelle traduction de la Bible en français. Dès sa parution complète en 1880, la publication connaît un succès retentissant. En quelque trente années, de 1880 à 1910, ce sont en effet plus de 500 000 exemplaires qui vont être écoulés. C’est qu’à l’époque de Louis Segond, l’offre en traductions bibliques n’était pas abondante. Les catholiques lisaient la Vulgate. Le protestantisme francophone utilisait en majorité la version de Jean-Frédéric Ostervald, elle-même révision d’une énième révision de la version d’Olivétan, datant des années 1530, qui dépendait encore beaucoup de la Vulgate. La Compagnie des pasteurs et des diacres avait bien perçu le vide. Louis Segond le combla avantageusement. La force de son œuvre tient entre autres au fait qu’il fut quasiment le premier traducteur en français à travailler non sur le latin de la Vulgate, mais sur les textes hébreux et grecs. Ainsi, sans aucun doute, peut-on classer Louis Segond parmi les grandes figures de la traduction biblique avec Jérôme et Luther. C’est la traduction Segond qui a fait les beaux jours de la Société biblique française, édition diffusée non seulement en France, mais dans toute la francophonie : des millions – oui, des millions de protestants ont lu du Louis Segond, de l’Afrique à l’Asie, des îles du Pacifique à l’Océan indien en passant par les Caraïbes. Et des catholiques aussi, qui ont longtemps considéré qu’elle était la traduction protestante de référence. Ainsi, Mesdames Messieurs, l’histoire de l’édition dit pourquoi il n’est pas incongru de proposer aujourd’hui, au début du 3è millénaire, une autre version de la Bible Segond, car elle est inscrite sans conteste dans la carte du génome protestant. C’est donc à une œuvre de protection du patrimoine que nous avons été appelés en 1988 par le pasteur Jean-Pierre Boyer. Nous sommes fiers de pouvoir la présenter au public aujourd’hui. Et d’autant plus fiers que le travail de Segond est encore quasi unique en son genre. Car dans le paysage biblique francophone, la Bible Segond reste pratiquement la seule qui prétende à une littéralité intelligible. Mais il n’eut servi à pas grand chose de publier tel quel la traduction Segond. Les plus belles pièces de musée ont besoin de restauration, d’une remise en état avec tous les moyens modernes dont on peut disposer. Assurément, cette version est nouvelle, et pour les raisons suivantes : 1) Elle est nouvelle parce qu’elle se fonde sur les textes hébreux, araméens et grecs actuellement reconnus et validés par la communauté biblique scientifique. Si vous me permettez un excès de langage – pardonnez-moi Madame, Monsieur, d’égratigner quelque peu le souvenir de votre aïeul - Louis Segond était, par la force des choses et seulement par la force des choses, un ignare en matière de critique textuelle, cette branche de la théologie responsable de l’établissement du texte. Louis Segond ne pouvait connaître le manuscrit de Leningrad, qui servira de base à la Biblia Hebraica Stuttgartensia, publiée pour la première fois dans les années 1930, texte de référence en hébreu aujourd’hui encore. Même le papyrus Nash, qu’on considéra longtemps comme le plus ancien manuscrit de l’AT ne fut découvert qu’en 1902. Louis Segond ne pouvait pas encore tirer profit des études sur le pentateuque samaritain, entreprises au début de son siècle par Gesenius. Louis Segond n’avait de la LXX, traduction grecque de l’AT, qu’une édition non critique, dont l’importance n’était considérée que comme très secondaire à l’époque. Alfred Rahlfs, le père de la LXX moderne est né en 1865, l’année même ou Louis Segond commence sa traduction. Louis Segond n’avait pas à sa disposition les grands onciaux tel le Sinaïticus, découvert certes en 1844, mais publié bien plus tard, ou le Vaticanus. Louis Segond ne pouvait pas non plus connaître la plupart des papyri. Ainsi, la célèbre collection Bodmer, pour ne prendre qu’un exemple, n’a été publiée qu’en 1956 par Victor Martin et en 1959 par Michel Testuz. Autrement dit, le texte source de Louis Segond, tant pour l’AT que pour le NT était encore assez peu assuré, encore très proche du texte hébreu de Soncino et du texte grec d’Erasme. Louis Segond n’avait pas à sa disposition les résultats de la critique textuelle qui fournissent aujourd’hui, un texte source qui se rapproche de plus en plus du texte d’origine. La NBS est nouvelle parce qu’elle se fonde sur le texte communément admis : la BHS pour l’AT ; le NA27 pour le NT. Ce n’était pas le cas de la Bible à la Colombe, qui se permettait parfois certaines fantaisies. 2) Elle est nouvelle parce
qu’elle veut tirer profit des découvertes archéologiques Louis Segond ne pouvait pas connaître l’immense littérature qumranienne. Il ne pouvait à la fois profiter de son apport en matière d’histoire du texte de l’AT, et de son éclairage sur le milieu vétérotestamentaire, intertestamentaire, voire néotestamentaire. Jean-Claude Dubs dira dans quelques minutes combien l’apport de Qumran est fondamental à la compréhension tant de l’AT que du NT. Louis Segond ne pouvait pas connaître la bibliothèque copte de Naghamadi, découverte en 1947, dont les textes jettent une lumière importante sur le christianisme primitif. La NBS est nouvelle parce qu’elle prend en compte autant que nécessaire ces grandes découvertes de l’archéologie. Ainsi par exemple, l’article sur Qumran s’étend-il sur 13 colonnes dans l’index, assurément l’un des articles les plus développés. 3) Elle est
nouvelle parce qu’elle utilise extensivement l’outil informatique Sans doute la NBS est-elle la première traduction de la Bible –du moins en français – qui utilise systématiquement l’outil informatique. L’une des options fondamentales de Louis Segond était de traduire un même mot toujours de la même manière. Il y est largement parvenu, ce qui fait d’ailleurs la force de son travail. Mais en 15 ans de travail, on peut comprendre que parfois telle ou telle équivalence lui ait échappé, ou que le rapprochement entre des racines verbales n’ait pas été toujours évident. L’Alliance biblique universelle a mis au point récemment un juge de paix, infaillible, du nom de Paratext. Cet outil de travail, réservé aux seuls traducteurs permet de rechercher toutes les équivalences à partir des racines en hébreu ou en grec. Le comité de rédaction a fait fonctionner totalement ce filtre. De la Genèse à l’Apocalypse, un même mot est toujours traduit de la même manière, sauf très rares exceptions signalées en note. Ainsi, pouvons-nous prétendre aujourd’hui que la NBS est encore plus Segond que la première Segond ! Un mot pour un mot. L’équivalence verbale à l’état quasi absolu ! 4) Elle est
nouvelle parce qu’elle parle moderne Entendez par là, elle parle XIXè siècle. A notre chevet, constamment sur notre table de travail, le dictionnaire Robert de la langue française. Chasse absolue aux archaïsmes, aux mots classés « vieillis » ; attention toute particulière apportée au changement de sens. Car il ne fait aucun doute pour personne que la langue de Louis Segond n’est parfois plus la langue d’aujourd’hui. Que comprendrait-on aujourd’hui à l’heure de l’Union Fédérale des consommateurs, l’UFC et de son journal Que choisir ? du titre donné par Segond à Jésus dans l’épître aux Hébreux : Jésus le « chef et le consommateur de la foi » (12.2). Jésus devient dans la NBS « le pionnier de la foi qui la porte à son accomplissement ». Ainsi et plus profondément, la NBS n’emploie-t-elle plus le mot repentance et ses dérivés. Parce que le mot repentance ne figure plus dans certains dictionnaires (tel le Larousse). Et qu’au mot repentir, il n’est question que « d’un vif regret d’avoir fait ou de n’avoir pas fait quelque chose », ce qui ne recouvre que très partiellement la notion grecque de metanoia. Sans compter que le repenti d’aujourd’hui est « un ancien membre d’une organisation clandestine (notamment d’une organisation terroriste) qui accepte de collaborer avec la police en échange d’une remise de peine. » 5) Elle est
nouvelle parce qu’elle est collective Louis Segond a travaillé seul, refusant de soumettre son travail à l’œil critique de ses pairs. La NBS est une œuvre collective, comme toute les traductions modernes. Le comité de rédaction représente quatre des grandes tendances du protestantisme francophone contemporain. Quelques soixante dix spécialistes des sciences bibliques – y compris des catholiques – y ont apporté leur contribution. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, cela lui donne sa force et sa cohérence. La NBS n’est pas la Bible d’un consensus mou. Ce n’est pas la Bible de la pensée unique. Au contraire, pour trouver l’accord entre des options théologiques parfois différentes, il a fallu enlever patiemment toutes les alluvions accumulées çà et là par nos diverses traditions pour retrouver le roc initial. Et puisqu’il se dit parfois aujourd’hui que l’avenir de la Bible est à chercher en dehors des Eglises souvent soupçonnées de la manipuler ou de la trafiquer, alors j’ose affirmer que cette NBS n’est pas une Bible réformée, ou pentecôtiste, ou baptiste, ou évangélique ou adventiste. Mais qu’elle est, par la nature même du groupe qui a présidé à sa renaissance, une Bible tout simplement, dans le droit fils du travail des sociétés bibliques, sans option théologique. 6) Elle est
nouvelle parce qu’elle est un outil de recherche incomparable Si vous recherchez une parole absolue, définitive, comme un Coran chrétien, ou un texte facile à lire, je ne suis pas certain que la NBS vous convienne. Si par contre, vous voulez en lisant, partir à la découverte, si vous acceptez de prendre le risque d’un itinéraire qui pourrait durer longtemps, alors la NBS est pour vous. A côté du texte à lire, des clés de lecture qu’on aurait peine à rassembler facilement. Une mine de renseignements de type historique, géographique, archéologique ; des tableaux, des encadrés, des comparatifs, un index, une cartographie, une concordance. Une Bible pour aller plus loin avec la Bible. Une Bible pour comprendre la Bible. Paresseux, s’abstenir. Chercheurs de sens : la NBS est pour vous ! Et c’est ici qu’elle est farouchement moderne. NBS : Bible du paradoxe. Aucune version de la Bible en français aujourd’hui disponible n’est aussi vieille dans son texte. Mais aucune version de la Bible en français n’est aussi moderne dans sa conception ! Bravo à nos confrères de Bayard d’avoir produit une Bible neuve ! Bravo à nos consoeurs de Parole de vie d’avoir osé la si belle Bible en français fondamental. Mais la Bible est
aussi un texte ancien, très ancien. Et il fallait ne pas l’oublier. Nous, nous avons choisi de mettre du vin ancien dans une outre neuve. Telle est la NBS, à la fois Segond, à la fois nouvelle ! Jean-Claude Verrecchia Bibliothèque nationale François Mitterand 18 octobre 2002 |
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